Mon plus beau cadeau de Noël

Je l’attendais en décembre. Les médecins m’ont appris, le 9 novembre, que le placenta ne fonctionnait plus. Ils ont fait une amniocentèse pour vérifier si ses poumons étaient matures. Ils l’étaient. Ils sont allés la chercher par césarienne. Et je l’ai vue. Si petite. Si jolie.

Fistonne était un bébé magnifique. Elle ne ressemblait à personne, même si ma belle-mère de l’époque avait dit, d’un air très déçu :

- Elle va ressembler à Joan, celle-là.

Elle avait de beaux yeux bleus et de fins cheveux blonds qui se sont vite mis à boucler. Elle se réveillait de bonne humeur. Elle riait tout le temps. Souvent, en la regardant, je me disais qu’elle était presque trop extraordinaire pour être vraie.

Une nuit, j’ai été réveillée par le rire de Fistonne et un bruit de chaise qui berce. Je me suis levée pour aller voir. Fistonne était assise dans son petit lit de fer blanc et riait en fixant, à l’autre bout de la pièce, la chaise berceuse… qui berçait… toute seule. J’ai été traversée par un frisson. J’ai attrapé ma fille et suis ressortie de la pièce en courant pour sauter dans mon lit.

Je n’ai jamais compris ce qui s’était passé et ça ne s’est jamais reproduit.

Fistonne a grandi. Elle est devenue une magnifique jeune fille. Et souvent, quand elle me parle et que je la regarde, je me dis qu’elle est presque trop extraordinaire pour être vraie.

Bien sûr, il y a des mauvais jours, de mauvaises semaines aussi, parfois. Mais je continue à être éblouie, jour après jour et, même si elle n’est pas toujours facile, à aimer ma vie de maman. Et Fistonne est et restera toujours mon plus beau cadeau de Noël.

 

La belle-sœur

J’avais 16 ans, la première fois que je l’ai vue. Toute menue. Si jolie, avec ses fossettes dans les joues et ses mèches dans les cheveux. Nous étions de la même grandeur. Deux brunettes. On se demandait conseil pour les vêtements. Elle étudiait en coiffure et me coupait les cheveux. Je l’aimais parce qu’elle ne savait pas faire semblant. Elle ne me mentait jamais. Elle disait les choses comme elle les sentait, comme elle les vivait. Elle était toujours contente pour moi quand il m’arrivait quelque chose de beau. Elle m’écoutait quand j’étais triste. Je l’écoutais et je prenais sa défense quand sa belle-mère lui menait la vie dure.

Quand nous soupions chez mon père, c’est lui qui cuisinait. Les enfants jouaient. J’aidais à servir. Elle surveillait les enfants. Pendant le souper, elle savait convaincre Fistonne de manger, puis nous nous levions à peu près en même temps pour desservir la table. Elle rinçait la vaisselle, je la plaçais dans le lave-vaisselle et la déplaçais et la replaçais selon les instructions de papa. Elle et moi nous regardions en essayant de ne pas rire. Si papa avait bu et qu’il se fâchait contre une porte bloquée ou de l’eau renversée, elle blaguait pour détendre l’atmosphère. Je descendais chercher le gâteau au sous-sol. Elle faisait le café (ou c’était moi?). Nous servions les enfants. Papa chantait en faisant sauter les mousses sur ses genoux. Filleule et Fiston, qui s’entendaient comme larrons en foire, pouffaient de rire à table. Nous placotions sans fin. Fistonne se levait pour aller dormir sur le divan.

Un jour, son époux l’a quittée et je me suis retrouvée seule à servir et à desservir. Puis une dame est venue, pas longtemps. Une dame qui avait de bonnes intentions, mais ne savait pas où ranger les crudités, demandait où sont les linges à vaisselle, mélangeait le nom des trois filles, commentait la cuisine de papa. Une dame gentille, très gentille. Mais…

Mais… une belle-sœur ne se remplace pas après 30 ans. Voilà. On peut divorcer de son mari, mais pas de sa belle-sœur. C’est aussi simple que ça. Une belle-sœur, c’est un petit peu comme une sœur. On a plein de souvenirs en commun. Et quand je lui reparle au téléphone, parfois, pas souvent, c’est ma belle-sœur que je retrouve. Comme si le temps n’avait pas passé. Et ça me fait du bien. Vraiment.

 

La Porsche

Hier, en traversant à pied la rue Cathcart, au coin de McGill College, j’ai failli me faire frapper par une Porsche. Non, c’est vrai, je l’ai évitée de justesse. J’ai ensuite longé la rue Cathcart pour me rendre à la librairie et, quelle surprise, la Porsche était garée juste là. Le conducteur était en train de payer à la borne, sur le trottoir. Je me suis approchée de lui, j’ai attendu qu’il ait fini et, dès qu’il s’est retourné je lui ai demandé :

- C’est à vous, la Porsche?

- Oui…

- Belle voiture!

- Merci.

- Par contre, on ne voit rien quand on est assis là-dedans, non?

- Comment ça?

- Ben vous venez tout juste de passer à deux poils de frapper une p’tite grosse avec une tuque bleu pâle. Ça aurait fait une méchante bosse sur votre belle Porsche! Moi, si j’avais une belle voiture comme celle-là, je ferais attention!

Okay, allez, soyez honnête. Qui a cru que j’avais vraiment accosté le propriétaire de la Porsche?

Bien voyons donc, je n’aurais jamais fait ça!

 

Ma fête sans toi

- Ouin, ça a l’air que t’as fêté ta fête dans l’Sud, cette année?

- Ben oui. Avec Chéri et les enfants. Et Copine.

- Copine aussi?

- Oui. Elle fait partie de la famille, tu sais. Je suis contente que tu l’aies connue avant de mourir.

- Ben oui. C’t’une bonne tite fille.

- Tu dis ça parce qu’elle riait de tes blagues plates?

- Arrête donc. Pis, ça a tu ben été?

- Oui, j’ai eu toute une soirée. T’aurais dû voir ça.

- Conte-moi ça!

- Le matin on avait essayé de réserver un restaurant à la carte, mais il était trop tard alors nous sommes allés au buffet. Ce que je ne savais pas, c’est que, la veille, Chéri avait parlé à un des serveurs. Alors quand nous sommes arrivés, Roberto nous a tout de suite conduit à la plus belle table, au bord de la mer. C’était magique. Après le souper, tous les serveurs sont arrivés à notre table en chantant « Happy Birthday chica », avec un gâteau confectionné juste pour moi! Puis ils m’ont tous fait un câlin, et à un moment donné j’ai réalisé que chacun se remettait en ligne pour me donner une autre accolade et là j’ai été prise d’un fou rire incontrôlable. Eh! qu’on a ri ! Les serveurs apportaient toutes sortes de drinks, même Fistonne en a eu un, des drinks qu’on ne connaissait pas…

- Tu bois pas!

- Je le sais, c’est pour ça qu’on ne les connaissait pas. Il y en avait un que Roberto avait créé à l’époque où il était barman et pour lequel il avait gagné un prix. Un drink qui racontait l’histoire d’une fille qui voulait se marier et qui avait fini égorgée sur une roche, je ne sais plus…

- C’est joyeux, comme histoire…!

- En tous cas, ça a été une vraiment belle soirée. J’ai adoré.

- Les enfants ont pas pris un « coup », toujours? Arrange-toi pas pour qu’ils retiennent de moi, là!

- Bon non, voyons papa, il y avait très peu d’alcool dans les verres. T’inquiète pas. Et puis à un moment donné Roberto a servi à Chéri un mélange bleu avec un bâton lumineux. Tout le monde en voulait un pareil, aux autres tables, et Roberto a passé la soirée à expliquer qu’il n’avait plus de bâton lumineux, qu’il avait fait un spécial pour ma fête et c’était très drôle.

- Bon, j’ai manqué ça.

- Pas vraiment. J’ai pensé à toi toute la soirée. C’était la deuxième fois seulement, en 48 ans, que je fêtais mon anniversaire sans toi.

- Joe, commence moi pas ça, là.

- Ben non, papa, c’était correct. On a beaucoup ri.

- Il faut rire. Je veux pas que tu pleures pour moi.

T’es plus là pour m’en empêcher, papa. Mais je te jure que je ris plus souvent que je pleure, quand je pense à toi.