Mai 91 - Texte intégral - Fait vécu
Publié dans Mai 91 - Texte intégral à 06/13/2009 10:32 par Joan DurandMai 91 - Texte intégral - Fait vécu
À la mémoire de tous les enfants qui n’ont pas grandi.
À la maman orpheline de Simon.
À toutes les mamans orphelines.
PRÉFACE
J’ai eu envie d’écrire ce livre au printemps 1991. J’en ai été incapable. Mon cœur était mort et mes idées, éparpillées comme les pièces d’un vase qui vient de se briser. Lentement, très lentement, jour après jour, j’ai appris à remettre en place quelques morceaux de la fille que j’étais avant la mort de mes filles. J’ai réussi à écrire des notes, des lettres, des poèmes qui m’ont servi à me raconter dix-sept ans plus tard. Mais me replonger totalement dans cette souffrance atroce qui m’avait habitée, je n’en avais pas le courage, j’avais peur que ce soit encore trop douloureux. Quand, finalement, j’ai retrouvé ce courage, je n’ai plus eu le temps. La vie avait repris son cours, en quelque sorte. Pas comme avant Rose et Camille, bien sûr, parce que la vie n’a plus jamais été comme avant Rose et Camille. Je me sentais marquée au fer rouge à jamais. Mais je fonctionnais. Je vivais.
De temps en temps, j’essayais d’écrire. Toujours, je gardais en moi l’espoir d’écrire le livre que je n’avais pas trouvé quand j’en avais eu besoin, de transmettre en mots la profondeur de ma blessure, la vie que j’avais perdue, la peur de ne jamais en sortir, l’espoir de revivre, la fureur de vivre et le calme après la tempête, la paix que j’avais fini par ressentir, pas un jour à la fois mais une seconde à la fois. J’avais besoin de donner un sens à la mort de Rose et Camille, à cet événement qui, je le craignais, n’en aurait peut-être jamais. Plus j’essayais d’écrire, moins j’y arrivais. Les mots sur le papier étaient froids, sans émotion. Rien à voir avec ce que j’avais vécu. Comme si la douleur était tellement loin que j’avais de la difficulté à la ressentir suffisamment longtemps pour la décrire fidèlement. Et puis un jour je n’ai plus eu le choix.
C’était un dimanche de mai 2008, un peu avant l’anniversaire du décès de Rose et Camille. Le soir de la fête des Mères. Je commençais à prévoir l’achat de mon bouquet de freesias annuel, en mémoire de mes bébés. Je réalisais que ça ferait bientôt 17 ans qu’elles étaient décédées. L’anniversaire du décès de mes filles annonçait l’arrivée du printemps. Je me sentais bien.
Et puis c’est arrivé. Mon grand garçon m’a appris la mort accidentelle de son ami Simon, 14 ans. Je me suis sentie comme si je recevais un coup en plein ventre. Et tout est revenu, l’angoisse, l’anxiété, la détresse, le tourment, la peur de voir mourir ceux que j’aime.
Je n’ai pas beaucoup dormi, cette nuit-là. J’avais mal partout. Je pensais à l’atmosphère de drame dans lequel la maman de Simon devait se trouver. Les mots sont revenus d’eux-mêmes. Je n’avais plus le choix d’écrire ou non. Je ne pouvais plus ne pas écrire. J’en aurais été incapable. Les mots se bousculaient dans ma tête, et j’ai compris que le seul moyen de mettre fin à ce chaos intérieur était de tout mettre sur papier.
Alors me voici. Dix-sept ans plus tard.
CHAPITRE 1
QUATRE TESTS DE GROSSESSE
Rien n’est plus déprimant qu’un test de grossesse négatif. En tous cas c’est ce que j’ai pensé, à l’époque. C’était en novembre 1990. J’attendais dans la voiture, pendant que le papa était à la pharmacie. Quand il est venu me rejoindre avec le test « pas clair », une ligne horizontale et une moitié de ligne verticale, j’ai failli me mettre à pleurer. Mais bon, je me suis reprise. Je pouvais certainement attendre encore quelques jours et refaire un test de grossesse. Entretemps, je faisais des tests « maison », tous plus négatifs les uns que les autres. J’étais anxieuse, j’arrivais difficilement à me concentrer au travail. Quelques jours plus tard, mes règles n’étaient toujours pas apparues et je suis retournée dans une autre pharmacie pour un deuxième test. Négatif. Là j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Comment était-ce possible? N’allais-je pas être maman, un jour? J’étais totalement déprimée. La semaine suivante, toujours pas de règles; je suis retournée dans une troisième pharmacie. Un Jean Coutu de la rue Sainte-Catherine, pas trop loin du bureau où je travaillais alors. J’ai expliqué au pharmacien que c’était mon troisième test de grossesse, que j’avais plusieurs symptômes, que je ne savais pas quoi penser puisque le premier test était « un petit peu positif ». J’ai attendu, pendant que le pharmacien faisait le test. Je regardais les articles pour bébés. J’essayais de ne pas trop espérer. J’avais peur d’être déçue. Je fixais ma montre. C’était long, que c’était long, je n’en pouvais plus d’attendre. Je me préparais à retenir mes larmes, je ne voulais pas pleurer en public si le test était négatif. Le pharmacien m’a appelée. Il m’a annoncé qu’il avait fait le test deux fois, pour être certain, étant donné les résultats des deux autres pharmacies. Il parlait lentement. Puis il a souri et m’a annoncé :
- « Félicitations, vous êtes enceinte. »
Je me suis sentie envahie par une vague de bonheur infinie. J’étais euphorique. Je voyais le monde autour de moi avec des yeux neufs, je remarquais les fleurs, je trouvais beaux tous les passants, je me sentais légère, j’aimais la Terre, la Vie, j’avais des ailes et je flottais sur un nuage. J’étais si heureuse que je n’arrivais pas à y croire. Et encore aujourd’hui, quand j’y repense, je ressens cette joie immense. J’étais enceinte. J’allais avoir un bébé, du moins c’est ce que je croyais à ce moment-là. J’ai appris depuis qu’être enceinte ne signifie pas nécessairement avoir un bébé. Être enceinte signifie seulement être enceinte. Mais à ce moment-là j’y croyais, et je me sentais déjà mère.
Si c’était une fille, elle s’appellerait Camille. Il me fallait un prénom de garçon. Antoine? Alex? Félix?
J’ai acheté quelques biberons. Des bas. Une bavette. J’étais contente. Fière. Je trouvais la vie tellement belle. C’était presque trop beau pour être vrai.
J’ai fait mettre mon nom sur la liste d’attente de toutes les garderies. J’avais déjà le cœur serré à l’idée de devoir me séparer de mon bébé pour retourner au travail.
J’ai pris rendez-vous chez le médecin. Comme je suis diabétique, il m’a référée à la clinique de grossesses à risques de l’Hôpital Saint-Luc. Je m’y suis rendue. Seule. Le médecin m’a dit que mon utérus était trop gros. Oups… des jumeaux? Sûrement pas, qu’il a répondu. Je me serais probablement plutôt trompée en notant la date de mes dernières menstruations. Je savais que c’était impossible. Je savais que je ne m’étais pas trompée. Et puis je me suis rappelé cette histoire que j’avais entendue à plusieurs reprises quand j’étais plus jeune. Ce que la grand-mère maternelle de mon père avait dit à mon sujet et qu’on m’avait raconté après son décès.
La grand-mère maternelle de mon père habitait sur la rue Martel, à Loretteville, une rue en pente bordée de grands arbres. Si je me souviens bien, nous lui rendions visite quelques fois par année. Un des rares souvenirs que je garde d’elle est celui d’une petite bonne femme mince aux cheveux blancs, vêtue de noir de la tête aux pieds. Je m’assoyais dans le salon avec mon frère et je devais être sage pendant que mes parents parlaient avec elle. Sur une petite table basse, près du divan, était déposé un contenant de verre taillé rempli de bonbons en gélatine et, parfois, de jellybeans de toutes les couleurs. J’en mangeais à la poignée dès que mes parents avaient le dos tourné.
Grand-maman Renaud, comme nous l’appelions, avait tricoté deux petites robes de laine pendant la grossesse de ma mère, une rose et une jaune, qui ont longtemps habillé mes poupées. Ma mère souhaitait un garçon. Grand-maman Renaud avait prédit une fille. Une fille qui, un jour, donnerait naissance à des jumeaux.
J’avais peur de grand-maman Renaud. Elle me semblait très austère. Lorsqu’elle fut mourante, mes parents nous emmenèrent dans sa chambre, mon frère et moi, pour qu’elle nous voie une dernière fois. Elle prit pris mes petites mains d’enfant de quatre ans dans les siennes, des mains sèches et ridées, et je me sentis traversée par un courant d’électricité. J’eus très peur. J’eus encore plus peur quand mon père nous a demandé de la toucher dans sa tombe, quelques semaines plus tard. Pendant des années, j’ai pensé qu’elle était couchée sous mon lit et tentait de m’attraper les pieds pour m’emmener dans la mort avec elle. J’avais peur, mais j’avais retenu une chose : elle avait prédit que je donnerais un jour naissance à des jumeaux.
Je me souviens même, petite, d’avoir joué avec des poupées que j’imaginais jumelles. J’étais fascinée par les jumeaux identiques. Était-ce à cause de la prédiction de grand-maman Renaud? Je ne le saurai jamais.
Alors à l’échographie, quand la technicienne a dit :
- Il y en a un autre!
J’ai ri. Je n’ai pas été étonnée.
La grossesse a été difficile. Vingt-huit semaines de nausées et de vomissements plusieurs fois par jour. Mais je m’encourageais en imaginant deux petites têtes aux cheveux bruns foncés, deux petites têtes bouclées, deux petites filles qui couraient dans mon grand jardin de tulipes et qui riaient, la tête dans mon cou, deux petites filles qui se balançaient dans la cour. Ces rêves me permettaient de supporter les nausées, la fatigue, l’inconfort. Il y a tellement d’espoir dans une grossesse…
Un jeudi matin, au début de ma vingt-huitième semaine de grossesse, le médecin a soupçonné un surplus de liquide amniotique. L’infirmière a pris pour moi un rendez-vous en échographie pour 16 h, le même jour. J’étais en congé préventif et j’ai profité de la journée pour visiter des copines au travail. Je n’étais pas inquiète. Le médecin m’avait recommandé de me reposer et je comptais bien suivre ses recommandations.
Un peu avant l’heure de mon rendez-vous de l’après-midi, tandis que je me rendais, en métro, à l’hôpital Saint-Luc pour l’échographie, les contractions ont commencé. À l’échographie, on a confirmé le surplus de liquide amniotique et les contractions, puis on m’a transporté sur une civière à la salle d’accouchement. J’ai commencé à prier. Les bébés étaient encore trop petits pour naître, je le savais. Pendant quelques jours, les médecins qui se relayaient ont essayé sans succès d’arrêter les contractions. Le dimanche soir, on m’a annoncé mon transfert en ambulance à l’hôpital Sainte-Justine, mieux équipée pour prendre soin des prématurés. Les bébés et le surplus de liquide amniotique comprimaient mes reins, c’était très douloureux.
À Sainte-Justine, les médecins ont eux aussi essayé d’arrêter les contractions. J’étais tellement grosse que je n’arrivais même pas à me tourner dans mon lit. Je me souviens qu’on a retiré un peu de liquide amniotique de mon utérus. J’avais peur, je souffrais. Je priais sans arrêt. Le lundi, en début de soirée, on m’a annoncé qu’on avait réussi à arrêter les contractions. Bien sûr, les médecins étaient toujours inquiets de la présence du surplus de liquide amniotique, mais à l’époque je ne l’avais pas compris. C’était le 26 mai.
CHAPITRE 2
LA NUIT DU 26 AU 27 MAI 1991
Ce soir-là, le soir du 26 mai 1991, le père de Rose et Camille est parti tard, rassuré par le médecin qui se félicitait d’avoir réussi à arrêter les contractions. J’étais toujours dans la salle d’accouchement. Mes reins étaient toujours douloureux, mais on me donnait un médicament pour m’empêcher de souffrir. Je me sentais lourde. Épuisée. Somnolente. Pour une fois, j’avais trouvé une position confortable. Une gentille infirmière appelée Johanne est arrivée pour son quart de travail et a écouté le cœur des bébés. Je me suis endormie en me disant que je n’en pouvais plus, que tout ça devait finir. Je n’avais plus la force, plus le courage. Ce moment de découragement alimenterait ma culpabilité durant plusieurs années et, même après tout ce temps, je n’arrive pas à me le pardonner entièrement.
Je savais que je dormirais. Je commençais à me sentir engourdie, je sentais qu’il se passait quelque chose. Mon cœur savait. Ma peau savait. Je n’étais plus inquiète. C’était fini. Je ne serais plus jamais inquiète, c’est tout ce que je savais.
Pendant la nuit, vers 1 h, j’ai été réveillée par des voix autour de moi. Johanne était là avec une autre personne, je ne me souviens plus si c’était un homme ou une femme. J’ai demandé ce qui se passait. Johanne m’a dit : « On cherche le cœur. » Je me suis rendormie. C’était fini, je le savais. C’était bien fini. Les bébés ne bougeaient plus. Je respirais déjà mieux. Je voulais dormir. Juste dormir. Pendant que je le pouvais encore. Ne pas réfléchir. Surtout ne pas réfléchir.
Vers 6 h, Johanne m’a réveillée.
- « Il faut que tu te réveilles. Là il se passe quelque chose de grave. »
Elle paraissait énervée. J’ai ouvert les yeux et j’ai dit :
- « Les bébés sont morts. »
J’ai été étonnée de m’entendre prononcer cette phrase, mais en même temps je savais que c’était la vérité. Johanne m’a demandé comment je savais. C’était une évidence. Tout en moi savait. Le contact était coupé entre Camille, Rose et moi. Chaque parcelle de ma peau et de mon cœur savait.
Johanne m’a dit que le médecin lui avait interdit de m’annoncer la nouvelle, mais qu’elle n’était pas d’accord, qu’elle trouvait que j’étais la mère et que je devais savoir ce qui se passait. J’ai demandé de m’asseoir. J’ai demandé un jus d’orange. C’était fini. Je le savais déjà. La résidente est entrée. Un nouveau médecin l’accompagnait. Celle-là même qui, cinq ans plus tard, me remettrait le rapport final d’autopsie. Elle s’est présentée. Elle a dit qu’elle était désolée pour moi. Elle m’a examinée. Elle a dit que le radiologiste viendrait pour confirmer le décès des bébés. Elle a dit qu’elle ignorait ce qui s’était passé. Elle m’a souhaité bonne chance. Il y avait d’autres personnes dans la chambre. Chacun m’examinait, posait des questions, je ne sais plus, mais j’avais l’impression que tout le monde parlait en même temps. Je ne ressentais absolument rien. Comme si tout se qui se passait dans la salle d’accouchement ne me concernait pas. Comme si on parlait de quelqu’un d’autre. J’entendais sans comprendre, je me demandais comment toutes les parties de moi pouvaient encore tenir ensemble, comment j’arrivais à ne pas m’effondrer et me briser en milliers pièces, comme un casse-tête qu’on échappe. J’en ai des frissons quand j’y repense.
Le radiologiste est arrivé avec une grosse machine. Il a posé un appareil sur mon ventre. J’attendais. Tout le monde regardait l’écran. Le papa de Rose et Camille est entré dans la chambre. C’est la première fois qu’il venait me visiter le matin, avant d’aller travailler. Pour lui, c’était un long détour : Sainte-Justine n’était pas à la porte. J’ai demandé si quelqu’un lui avait dit. Personne n’a répondu. Il avait l’air perdu. Les gens autour de moi se sont tus. Je m’entends encore lui dire, brisant le soudain silence :
« Les bébés sont morts. »
J’ai vu sa bouche se plisser et son regard changer. Il n’a rien dit. J’ai regardé l’écran et j’ai demandé au radiologiste si les bébés étaient morts, et il a dit que oui. Puis il a rangé son appareil. Pas un mot, pas un regard. J’étais devenue un « objet de malaise ». Il est parti. Les médecins ont continué à m’examiner. J’ai répondu de mon mieux à toutes les questions. Quand tout le personnel médical a été parti, le papa de Rose et Camille s’est écroulé sur mon lit en pleurant. Je ne l’avais jamais vu pleurer. J’étais dans un « état second », très forte, comme si je me croyais tenue de l’être pour soutenir tout le monde. Les gens avaient l’air tellement triste. Je les observais sans rien ressentir. Comme si quelqu’un avait coupé le contact entre mon cerveau et mes émotions. Comme si mes émotions avaient été mises dans la glace. Comme si je ne réalisais pas que ce corps qui portait deux bébés morts m’appartenait.
Un peu plus tard, j’ai signé l’autorisation de faire une autopsie. L’infirmière m’a raconté qu’une autre maman de jumeaux venait d’apprendre la mort de ses bébés, en passant une échographie de routine, et qu’on l’avait installée dans la salle voisine. Je fixais le mur rose bonbon qui nous séparait, et j’étais triste pour elle. Extrêmement triste pour elle. Comme si moi je n’existais pas.
J’ai demandé une césarienne. La résidente m’a expliqué que je devais accoucher naturellement, comme si Rose et Camille étaient toujours vivantes. Qu’on provoquerait le travail le lendemain matin. On m’avait administré tous ces médicaments pour arrêter les contractions, et maintenant on devrait provoquer le travail… La jeune résidente m’a annoncé qu’il y aurait une réunion de médecins pour voir ce qui avait bien pu se passer. Mais ça ne donnerait rien. Ou en tous cas, personne ne m’apprendrait rien ce jour-là. Cinq longues années devraient s’écouler avant que je sache de quoi mes filles étaient mortes.
Un autre médecin, le chef du département d’obstétrique, est passé me voir et me dire bonne chance. Tous ces gens qui s’étaient épuisés à sauver Rose et Camille et qui me disaient maintenant bonne chance, parce que nous n’aurions plus besoin d’eux. Tous ces gens qui passaient maintenant à un autre appel. Je me suis sentie abandonnée. Tant que j’avais été porteuse de vie, d’avenir, j’avais été quelqu’un. Et maintenant, j’avais l’impression de n’être personne. J’avais signé l’autorisation d’autopsie, je n’étais plus utile à personne.
Un prêtre est venu me visiter. Il m’a expliqué qu’il n’était pas nécessaire de faire des funérailles. Il m’a expliqué que je pouvais baptiser moi-même Rose et Camille.
L’infirmière m’a expliqué aussi que si je le désirais, je pouvais faire incinérer mes filles et les faire enterrer au cimetière Côte-des-Neiges, qui venait chercher les dépouilles de mort-nés chaque vendredi. Bien oui, m’a-t-on précisé, toutes les grossesses pathologiques se retrouvent à Sainte-Justine et, si les médecins en sauvent beaucoup, on compte quand même pas mal de petits bébés moins chanceux, les mort-nés. C’est la routine … Rose et Camille étaient mortes, et c’était la routine.
Vers 16 h, une nouvelle infirmière est venue me dire bonjour. Cette fille-là a été une des plus belles rencontres de toute ma vie. J’essaie de me souvenir de son nom et je n’y arrive pas. Peut-être Louise…? Elle était sereine et très humaine. Elle m’a dit qu’elle reviendrait plus tard dans la soirée pour me laver. J’étais trop enflée pour y arriver toute seule. Et il y avait mon ventre si énorme qui portait mes deux petits bébés morts. Elle a tenu promesse et est revenue. Elle m’a parlé longtemps. Elle était si triste pour moi. Je lui ai demandé comment elle arrivait à travailler dans un endroit où les gens meurent. Elle a répondu qu’elle pleurait régulièrement en rentrait chez elle, après le travail, mais qu’elle croyait pouvoir faire une différence. Qu’elle voyait si souvent des choses très tristes, des parents effondrés, des enfants handicapés ou malades. Je lui ai parlé de Rose et Camille, de ma grossesse, de ma vie. Elle m’a parlé de ses amis, de sa famille, de sa vie, mais surtout, elle m’a écoutée. Je lui ai dit que j’aurais voulu que Johanne me raconte tout ce qui s’était passé pendant que je dormais, la nuit d’avant, que je n’avais pas eu le temps de demander, que je voulais savoir comment mes filles étaient mortes, je voulais qu’elle me dise tout ce qu’elle savait. Alors l’infirmière a proposé de laisser un message pour Johanne.
Et j’ai attendu. J’ai attendu le retour de Johanne, en espérant que je la reverrais. À minuit, elle est entrée dans ma chambre. J’ai dit :
- « Je t’attendais. »
Johanne a pris une chaise et s’est approchée de moi. Je lui ai demandé si elle avait du temps ou si tout le monde accouchait en même temps ce soir-là, dans les autres salles d’accouchement, et si elle devrait partir bientôt. Elle a dit qu’elle prendrait le temps qu’il faut. Elle a été merveilleuse. Elle m’a raconté que le cœur des bébés battait bien, à 16 h, qu’elle devait revenir écouter les cœurs peu après mais que c’était la folie dans le département, qu’elle avait été très occupée et que, quand elle était revenue, à 1 h, elle n’avait plus entendu de cœur. Rien de plus que ce que je savais déjà. Mais ça me faisait du bien de l’entendre. Je crois que j’espérais apprendre un détail qui prouverait que Rose et Camille n’étaient pas vraiment mortes, même si, au fond de moi, je savais bien que ça n’arriverait pas.
Le soir, on m’a donné quelque chose pour dormir, je pense. Peut-être un calmant. Je ne sais plus. J’ai rêvé que je me trouvais au fond d’une grotte, il y avait de l’eau partout, je cherchais Rose et Camille et j’étais atrocement angoissée. Je me suis réveillée en sueurs. Une partie de moi, celle qui ne se voyait pas dans un miroir, commençait à se déchirer à la cachette, la nuit, dans mes cauchemars.
CHAPITRE 3 - LE 28 MAI 1991
On a provoqué le travail vers 8 h le lendemain. Ça n’a pas été très long. Je ne voulais pas d’épidurale, parce que j’avais peur de paralyser. J’ai toujours eu peur des épidurales. Alors on m’a proposé un autre système qui n’a pas fonctionné. L’anesthésiste était débordé, il n’a pas pu revenir m’aider. Après tout, je n’étais pas une urgence. J’étais jeune et en forme. Les bébés étaient morts. Aucun risque pour nous. Rien ne pouvait nous arriver de pire. J’étais désespérée parce que les contractions étaient douloureuses et que je voulais que ça finisse. Je me sentais si seule. Je voulais voir partir le train de Rose et Camille et ne plus être là à attendre qu’il se passe quelque chose, je voulais avoir la preuve qu’elles étaient mortes, qu’elles ne reviendraient pas, je voulais les voir. Mais en même temps, je voulais les voir vivantes. Je savais bien que ça n’arriverait pas. J’étais la première à l’avoir su. Mais je refusais d’accoucher de deux bébés morts. Je voulais tenir deux petites filles vivantes dans mes bras. Je voulais me réveiller de ce cauchemar. J’étais tellement seule. Pourquoi est-ce que personne ne vous tient la main quand vos bébés sont morts?
Quand le travail a été assez avancé, l’infirmière est allée chercher le médecin de garde. Pour la naissance de ma fille, mon aînée, ma petite Camille. Il est entré dans la chambre sans me regarder. Un grand jeune homme brun, aux cheveux bouclés. Un jour, peut-être, il serait parent lui aussi. Il a pris le bébé. J’ai crié : « Je veux la voir! » Il me l’a tendue sans me regarder. J’ai demandé si elle était morte. Il a fait signe de la tête, sans lever les yeux. Il n’avait pas l’habitude de la mort. Il n’avait pas l’habitude de la force. J’étais si forte, trop forte. Quand il le faut, parait-il, on se trouve des forces dont on ignorait l’existence.
Je savais mais je n’y croyais pas. Les yeux de Camille étaient fermés. Elle ne pleurait pas. Ne respirait pas. Déjà des cils, des sourcils, des cheveux, il me semble. Plein de cheveux noirs. Je ne ressentais rien. Rien d’autre qu’un vide immense.
Le médecin est parti presqu’en courant vers une autre chambre, une autre urgence. Je suis restée seule avec une infirmière aux cheveux pâles et bouclés. Rose est née toute seule quelques minutes plus tard. Je l’ai sentie naître. J’ai pris sa tête entre mes mains. Personne ne courait pour nous. Il n’y avait pas d’urgence pour nous. L’infirmière a pris Rose. Ma fille était trop jolie, toute rose. Un peu plus grande que sa sœur. Elle ne s’est pas réveillée. L’infirmière m’a dit qu’on laverait mes filles, qu’on prendrait une photo et qu’on me les ramènerait. Je me suis assise dans le lit. J’ai attendu, anxieuse, le cœur battant. Comme quand on attend des nouvelles d’un accident, d’un mourant, d’un enfant en retard. Dans une minute, je les reverrais pour la dernière fois.
Puis l’infirmière est revenue, portant mes deux petites, toutes habillées de blanc, sur un oreiller blanc. Qu’elles étaient belles… Elle a demandé si je voulais rester seule avec les bébés. J’ai demandé :
- « Je peux? »
Elle a déposé doucement l’oreiller sur mes genoux. J’ai regardé mes filles. Mes bras refusaient de bouger. Je voulais les prendre, les toucher, les bercer mais je n’y arrivais pas. Je le regrette encore tellement aujourd’hui. Je leur ai parlé dans mon cœur. Je les ai baptisées Rose et Camille. Puis je me suis dit que je devais prononcer des mots pour elles, qu’elles attendaient, que dans un instant elles allaient partir pour ne jamais revenir. Je leur ai dit que je les aimais, que je les aimerais toujours. Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé avant que l’infirmière revienne les chercher. J’étais fatiguée, usée. Je n’avais plus de mots, plus de forces, je n’arrivais plus à penser. J’étais figée. J’ai regardé l’infirmière quitter la chambre avec l’oreiller et mes deux anges endormies pour toujours. J’avais l’impression de regarder, seule sur le quai, un train quitter la gare vers un pays étranger. Je n’avais plus de mots pour prier. Je me sentais perdue. C’était le mardi 28 mai 1991.
Ils sont venus me chercher avec une civière. Deux brancardiers qui ne me regardaient pas eux non plus. Comme si j’avais la gale. Je ne leur en veux pas. Qui aurait su quoi me dire à leur place? Quand j’ai dit au revoir à la gentille infirmière blonde dont j’ai oublié le nom, j’ai senti une larme sur ma joue. La première depuis le décès de Rose et Camille. L’infirmière m’a pris les épaules en me regardant droit dans les yeux et m’a dit brusquement, pour me faire réagir : « Pleure! Mais pleure donc! » Alors j’ai pleuré pour vrai. D’épuisement, je crois. Je ne réalisais pas encore l’horreur de ce qui m’arrivait. Pas tout-à-fait. Pas vraiment. Pas encore.
Les brancardiers m’ont conduit dans une chambre et m’ont installée dans l’un des deux lits qui s’y trouvaient. Une infirmière à l’air sévère est venue m’accueillir. Je lui ai demandé une serviette sanitaire. Elle m’a répondu sèchement :
- On ne fournit pas les serviettes sanitaires ici. Quand vous venez accoucher, vous devez apporter vos propres serviettes sanitaires.
- Je n’étais pas venue ici pour accoucher. Je ne savais pas que j’allais accoucher. Je n’ai rien apporté.
- Je vais vous en donner une mais vous direz à votre conjoint d’apporter vos serviettes sanitaires ou bien allez vous en acheter en bas, a-t-elle répliqué sans s’adoucir, parce qu’on ne vous en donnera pas d’autre.
Je n’avais pas l’énergie de lui répondre. Je la détestais mais je n’avais pas la force de lui demander de changer de ton. J’ai téléphoné à mon conjoint pour lui demander de m’apporter mes affaires.
Il est venu à l’hôpital le soir. Il m’avait acheté un énorme bouquet de freesias jaunes, qu’il a déposé sur la table de chevet. Les fleurs sentaient bon. Il m’avait aussi apporté une valise qui contenait des vêtements, une brosse à cheveux, du shampooing, qu’il a déposée sur le deuxième lit de la chambre. Je n’arrivais pas à me tenir debout. Je ne sais pas pourquoi. J’avais peut-être été allongée trop longtemps. Mes jambes enflées refusaient de m’obéir. Je me suis glissée sur une chaise droite, face au lavabo, et le papa de Rose et Camille m’a lavé les cheveux, en silence. Je ne parlais pas non plus. Qu’aurions-nous pu dire? Nos enfants étaient mortes. C’était définitif. Elles ne reviendraient jamais.
Je n’ai pas dormi, cette nuit-là. Le cœur me débattait. Je ne comprenais pas pourquoi. Je pensais à mes bébés. Chaque fois qu’une infirmière entrait dans ma chambre, elle me disait calmement « Tu ne dors pas. ». Une fois, on m’a offert un somnifère prescrit par le médecin. Je n’en voulais pas. Je tenais à comprendre pourquoi je me sentais si tourmentée. Pas triste, juste terriblement effrayée. Comme quand on entend, dans un film, la petite musique qui annonce que le pire va se produire. Comme si j’étais envahie par le drame, l’horreur. Je voulais calmer mon cœur qui battait trop vite pour moi. Et puis soudain, à la fin de la nuit, j’ai compris. Je n’acceptais pas. Camille n’avait pas la peau de la bonne couleur. Je l’avais vu mais je ne l’acceptais pas. De toute évidence, ma fille avait quelque chose d’anormal. Ma fille n’était pas normale. J’avais honte. Alors j’ai bercé mon bébé Camille dans mon cœur et dans ma tête, j’ai imaginé que je la serrais contre moi et que je la consolais, que je la rassurais. Je savais que je l’aimais autant que sa sœur. Mais j’avais honte de moi, d’avoir conçu un enfant pas comme les autres. Dans mon cœur, j’ai demandé à Rose de prendre soin de sa sœur plus faible qu’elle, là-bas, si loin, dans leur paradis. Mes émotions ont commencé à « dégeler ». Ma chambre sentait bon le freesia. Je ressentais un amour immense pour mes deux petites filles. Je sentais une grande fierté, aussi, je les trouvais si courageuses d’avoir traversé tout ce que nous avions traversé, les contractions, l’épuisement, la maladie probablement. Tous les soirs qui ont suivi, pendant plus d’une année, je me suis endormie en berçant ma petite Camille et ma petite Rose dans mon cœur. Comme si c’était vrai. Ça me procurait un certain apaisement. Surtout au début, avec l’odeur du freesia.
Le lendemain matin, mon infirmière « préférée » est venue me piquer une crise parce que ma valise était ouverte sur le deuxième lit de la chambre et qu’elle aurait bientôt besoin du lit pour une « petite maman ». Je l’ai laissée parler. Je me suis retirée dans ma tête pour ne plus l’entendre. Je n’arrivais pas à croire qu’ils allaient me faire partager une chambre avec une maman et son bébé… J’avais l’impression d’avoir dans le ventre un couteau qu’on retourne encore et encore. Quand la résidente en médecine est venue me voir, je lui ai demandé de me prescrire une chambre privée. Elle n’était pas d’accord. Elle disait que tôt ou tard il me faudrait affronter la réalité et côtoyer des mères avec des bébés.
Je crois que c’est la psychiatre qui m’a visitée plus tard dans la journée qui a accepté de demander mon transfert dans une chambre privée. Celle qui a écrit dans mon dossier « pronostic moyen » et « conjoint ne parle pas ». Alors j’ai prié pour être transférée de chambre avant l’arrivée d’une maman et son bébé dans la chambre double que j’occupais.
Je suis partie vers ma nouvelle chambre en chaise roulante, en tenant sur mes genoux mon bouquet de freesias.
Les jours qui ont suivi ont été très occupés. Visite de l’endocrinologue. Nouvelle visite de la psychiatre. Je ne me souviens pas d’avoir mangé. Visite de ma meilleure amie qui m’a apporté du rouge à lèvres et des magazines. Je n’ai pas réussi à lire, mon cerveau était encore trop gelé, figé. Mes yeux lisaient les mots sans que j’arrive à les décoder. Visite du pathologiste aussi. Finalement. Lui avait l’habitude de la mort. Il s’est assis au bord de mon lit et il m’a posé plein de question sur mes antécédents familiaux. Il m’a dit qu’il était passé voir Rose et Camille et que la couleur de la peau des petites indiquait un problème au cerveau, qu’il allait faire des tests pour en savoir plus, que je pourrais demander le rapport d’autopsie. Je posais des questions. Je cherchais des réponses. Il n’en avait aucune. Mais au moins il me regardait dans les yeux. Il osait me regarder. Il faisait son travail, simplement, et la sorte de torpeur dans laquelle je me trouvais ne lui faisait ni peur ni pitié. Il faisait juste son travail. Tous les jours, il devait affronter des mamans d’enfant mort, et j’étais juste l’une d’entre elles. Ni plus, ni moins.
Puis je suis retournée au département d’obstétrique. Je suis passée devant la pouponnière et j’ai souri à une maman qui se plaignait de je-ne-sais-plus-quoi, en tenant son bébé dans ses bras. J’essayais de ne pas détester les mères dont le bébé vivait. J’essayais d’avoir l’air d’une maman comme les autres. Je me suis arrêtée au poste des infirmières et j’ai demandé à voir la photo de Rose et Camille. On m’a remis deux photos de Rose et une de Camille. Je ne reconnaissais pas mes bébés. Je l’ai dit aux infirmières. La jolie infirmière qui m’avait aidée à accoucher de Rose a regardé les photos. Je lui ai dit « Regarde-les, ce n’est pas elles. » Elle m’a dit doucement : « Je les ai vues, tes bébés, ce sont bien elles. » J’ai répliqué que la peau n’était pas de la bonne couleur sur le Polaroïd. Trop rouge, violacée… Elle a répété avec beaucoup de douceur : « Je les ai vues, tes bébés, elles avaient la peau de cette couleur-là. » Je me suis mise à pleurer. Les filles au poste des infirmières ont essayé de me réconforter en me parlant gentiment. Elles semblaient tellement chagrinées pour moi. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Mon cerveau avait donc effacé certains détails trop difficiles à accepter. Encore aujourd’hui, quand je regarde ces photos, je ne les reconnais pas.
Le jour de mon congé de l’hôpital, on m’a demandé de me rendre au « département des formulaires », je ne sais plus où, pour signer les certificats et les autorisations et remettre le paiement destiné au cimetière Côte-des-Neiges. Quelqu’un de là-haut viendrait chercher Rose et Camille le vendredi. Elles seraient incinérées le 7 juin, puis enterrées avec d’autres petits bébés mort-nés.
Je me suis habillée. Le père de rose et Camille m’avait apporté quelques vêtements de maternité. J’ai choisi une jolie robe bleu poudre à pois blancs Je me trouvais un air étrange, dans ma belle robe, sans mon ventre énorme. J’ai coiffé mes cheveux. Maquillé mes lèvres de rouge. Je voulais être belle pour que mes filles soient fières de moi, là-bas dans leur paradis. Je suis descendue au département en question. En entrant dans le bureau de la dame, j’ai expliqué pourquoi j’étais là. Elle m’a tendu les formulaires. Puis un stylo. J’ai mis au pluriel toutes les mentions de « bébé » et de « mort-né ». J’avais la poitrine mouillée du lait destiné à mes bébés. Je me sentais honteuse d’avoir tout ce lait inutile. J’avais l’impression d’être une fausse mère, une mère inutile, un imposteur. J’ai commencé à pleurer et j’ai demandé à la dame si je pouvais inscrire le nom des bébés sur le certificat de mort-naissance. Elle évitait de me regarder et fouillait dans ses papiers comme si elle était très occupée. J’ai quand même senti, dans son petit « oui », à quel point elle était désolée pour moi. Je voulais que le nom de mes petites soit écrit quelque part. Je me disais qu’elles étaient nées, que la preuve était là, que j’avais signé un certificat de mort-naissance, et qu’une mort-naissance est quand même une naissance. Je voulais sentir que mes filles avaient existé, même si je n’avais pas de bébé pour le prouver. Je voulais faire savoir à quiconque lirait le certificat que mes filles étaient nées, elles étaient nées mortes, mais elles étaient nées comme n’importe quel autre bébé. Elles étaient nées.
Avant de quitter l’hôpital, j’ai demandé à voir les petites. Si elles n’étaient pas déjà parties pour le cimetière. Une jeune femme les a amenées sur un chariot. Chacune portait un petit chapeau blanc et était enveloppée dans une couverture. La jeune femme gardait les mains sur le chariot. Mes bébés avaient tellement changé déjà. Elles avaient perdu leur beauté. Je regrettais beaucoup de ne pas les avoir touchées à la naissance et j’ai demandé si on pouvait les prendre. La jeune femme a répondu non. J’ai compris que ce n’était plus possible, maintenant que l’autopsie avait eu lieu. Elles devaient être en morceaux, comme moi. Comme mon cœur. Et puis nous sommes partis. Je me suis sentie libérée, mais pas autant que je l’avais imaginé, de quitter cet endroit qui sentait la mort pour moi.
Dans la voiture qui m’emmenait à la maison, j’ai entendu une nouvelle chanson qui venait d’entrer « au palmarès », une chanson d’espoir pour un monde meilleur. Elle s’appelle « The Winds of Change ». Depuis, je ne peux plus l’entendre sans ressentir le vide immense qui m’a habitée ce jour-là.
Chapitre 4
LE DÉGEL
En rentrant chez moi, je suis montée directement dans la chambre de Rose et Camille. J’ai vu les petits canards jumeaux, dans leur lit, et les petits pyjamas en double dans le placard ouvert. J’ai hurlé : « Mes petites filles! » et j’ai pleuré longtemps. J’ai décidé de laisser ouverte la porte pour laisser le soleil entrer dans la chambre de Rose et Camille.
Je suis allée marcher avec le père de Rose et Camille, et nous avons croisé nos voisins d’en face, un jeune couple au look très « cool ». Ils m’ont souri en regardant mon ventre, sans savoir qu’il avait dégonflé. Ils ignoraient que ma bedaine ne contenait rien d’autre que de la tristesse. Et moi je ne savais pas que la jeune femme allait bientôt faire une fausse couche, puis une autre, et qu’elle serait aussi malheureuse que moi.
Le lundi suivant a été une journée douce. J’étais seule à la maison, pour la première fois depuis le départ de mes petites filles. J’avais droit à quelques semaines de « congé de maladie ». Je me suis obligée à manger. Je voulais que mes filles soient fières de tous mes efforts pour me remettre au plus vite de cette terrible épreuve. J’ai passé l’après-midi au soleil.
La nuit, j’arrivais à dormir. Je faisais des cauchemars. Mais ça allait. Je me réveillais chaque nuit à 1 h, l’heure à laquelle Johanne avait sonné l’alarme parce que les cœurs ne battaient plus. Ça a duré presqu’une année, il me semble. Mais à part cette anxiété que je ne comprenais pas, ça allait.
Le mardi, l’orage a éclaté dehors. La pluie battait dans les fenêtres. Le tonnerre grondait. Je voyais des éclairs partout. Et puis c’est arrivé. J’ai « dégelé ». Complètement. Je me suis sentie envahie par le désespoir, puis par une rage indescriptible contre la vie, contre Dieu qui m’avait pris mes filles, contre les médecins qui n’avaient pas réussi à sauver mes petites. Je marchais dans la maison en hurlant et en pleurant ma rage et mon désespoir.
Sur la rue, je détournais les yeux des femmes enceintes ou des carrosses. Ma détresse était si forte que j’avais l’impression que je pouvais m’effondrer à chaque pas. Entendre une petite voix appeler « maman », dans un magasin, était un supplice. Tous les parents qui s’impatientaient contre leurs enfants m’apparaissaient comme des bourreaux inconscients de leur bonheur.
Chaque petite parcelle de mon être vivait un calvaire, chaque cil, chaque cheveu, chaque grain de beauté. J’étais incapable de me concentrer sur la télé, la radio. Moi qui aime tant lire, je ne pouvais plus lire deux mots en ligne sans perdre le fil.
Une nuit, j’ai été réveillée par des pleurs de bébé. Bien sûr, il n’y avait pas de bébé chez nous. J’ai pensé que je devenais folle. J’ai appris par la suite que les mamans orphelines entendent souvent pleurer leur bébé mort, que c’est un phénomène courant. Je n’arrivais pas à penser à autre chose qu’à mes petites filles. Le cœur me débattait nuit et jour, je n’avais pas de répit, pas de repos. Je me sentais comme un animal pris au piège. Aucune porte de sortie, Je voyais ma vie comme un grand trou de peine sans fond, dans lequel je tombais sans fin. Je voulais que ça finisse.
Après quelques semaines, j’ai dû retourner à l’hôpital Saint-Luc pour mon examen post partum. J’ai bien crû mourir quand l’ascenseur s’est arrêté à l’étage d’obstétrique et que j’ai vu toutes ces futures mamans qui se caressaient le ventre dans la salle d’attente de la clinique de grossesses à risques. J’étais très en avance. Je suis allée remettre ma carte au secrétariat et, au lieu de revenir m’asseoir dans la salle d’attente avec les futures mamans, je suis restée debout dans le corridor qui conduisait aux salles d’examen. J’ai vu mon médecin sortir de l’une d’elles et prendre un dossier. Il a levé la tête et m’a regardée un long moment sans rien dire. Il a remis le dossier en place et m’a fait signe d’entrer. J’ai été étonnée de l’entendre demander à l’infirmière de lui apporter mon dossier. Il savait mon nom… Je suis entrée dans la salle d’examen. Je lui ai tendu le rapport d’autopsie préliminaire que Sainte-Justine m’avait envoyé par la poste et je lui ai dit :
- Les bébés sont morts.
Sans me quitter des yeux, il a dit qu’il savait, qu’il avait fait appeler à Sainte-Justine pour avoir des nouvelles après le transfert et que c’est ce qu’on lui avait dit. Il a demandé comment j’allais. J’ai dit :
- Pas très bien. Qu’est-ce qui s’est passé?
- Nous savions que les bébés avaient quelque chose, qu’il y avait un risque. Nous avons pris la décision de t’envoyer accoucher à Sainte-Justine. Ils ont pris la décision contraire : arrêter les contractions. C’était pile ou face. Ils ont perdu.
- Ils ne savaient pas que les bébés risquaient de mourir.
- Oui, ils le savaient. Tout le monde le savait. Trop de liquide amniotique, c’est un risque de décès. C’est écrit dans tous les livres de médecine.
J’ai éclaté en sanglots.
- Je ne veux pas que ce soit Noël.
Noël était encore bien loin. Mais j’avais appris que j’étais enceinte tout juste avant le dernier Noël. J’avais l’impression que je n’aurais pas la force de vivre un Noël sans Rose et Camille. De voir d’autres enfants autour de l’arbre de Noël.
Sans cesser de me regarder, le médecin m’a dit doucement :
- Il arrive, à un moment donné, dans la vie, un événement qui fait qu’on n’aime plus Noël comme avant. Toi, ce sera ça. Moi c’est autre chose. C’est comme ça pour tout le monde.
Aujourd’hui, je sais qu’il avait raison, mais à l’époque je croyais naïvement que tout le monde est heureux à Noël.
Je n’ai jamais oublié le temps que le médecin a passé à m’écouter et à me parler. Il a été une des rares personnes à oser me regarder dans les yeux même en sachant le drame qu’il y lirait. Je sentais qu’il comprenait ce que je vivais. Je ne reconnaissais pas le médecin occupé et pressé, qui passait rapidement d’une salle d’examen à l’autre, d’une patiente à l’autre, donnait des instructions, rédigeait des notes au dossier, donnait des explications aux étudiants en médecine. Ce jour-là, il s’était montré patient, humain, compatissant. Deux ans plus tard, je suis retournée le voir pour une nouvelle grossesse. Toutes les deux semaines, quand j’allais à mon rendez-vous, il me demandait comment je me sentais et si j’étais inquiète, il prenait le temps de me parler. Ça m’a aidée à garder espoir.
Quand je suis partie, il m’a souhaité bonne chance. Un autre. Je ne savais pas encore que j’aurais besoin de toute la chance du monde pour traverser la prochaine année. Depuis, je ne dis plus « bonne chance » sans y penser ou par réflexe. Je le dis quand je souhaite que quelqu’un trouve le courage nécessaire pour affronter une épreuve et finisse par connaître un peu de paix.
CHAPITRE 5
PERMIS DE 3 MOIS
Vers la fin du mois d’août, mon entourage, qui, au début, s’était montré plein d’attentions et de compassion, a jugé que je devais cesser de m’apitoyer sur mon sort. Mon permis de pleurer avait expiré. On m’avait accordé le droit de pleurer mes bébés pendant environ trois mois, et maintenant on me le retirait. On m’avait écoutée, consolée, on m’avait laissée raconter encore et encore, mais c’était terminé. La famille trouvait qu’elle avait suffisamment donné. Je me suis alors trouvée isolée, encore plus seule au moment où j’aurais eu le plus eu besoin me sentir soutenue.
Et ont commencé les reproches, les critiques, les conseils. J’aurais dû accepter de garder le bébé de unetelle qui, elle, était épuisée et avait besoin d’aide. J’aurais dû m’exclamer devant tel bébé qui avait fait son premier sourire. J’aurais dû écouter untel me parler du nouveau bébé de la famille, j’aurais dû… j’aurais dû… avoir repris une vie « normale ». On me disait qu’on voulait me sortit de la ouate pour me rendre service, on me disait que mon attitude peinait les autres parents de la famille. Ça suffisait, on m’avait assez cajolée et je me conduisais en enfant gâtée. Mon permis de deuil avait expiré.
Mais je ne les ai pas crus. Pour une fois, je ne me suis pas souciée des autres et j’ai pris soin de moi. J’ai cessé de répondre au téléphone et d’assister aux réunions de famille. Mon attitude blessait la famille? Désolée, mais je cicatrisais doucement, toute seule, et je n’avais aucune intention de laisser la famille si bien intentionnée retarder ma guérison. Pour une fois, j’ai pensé à moi avant de penser aux autres. Je me nourrissais bien. Je faisais de l’exercice. J’avais recommencé à lire. J’avais accepté un nouvel emploi qui m’occupait l’esprit. Je ne me laissais pas abattre en pensant à mes filles quand je travaillais. Mon travail me permettait de prendre des petits congés de mon deuil, de me concentrer sur diverses tâches. La blessure refaisait surface, cruelle, profonde, entre deux travaux, mais dès que j’entreprenais une nouvelle tâche, j’arrivais à la mettre de côté quelques secondes. Puis j’ai réussi à la mettre de côté quelques minutes, puis une heure. Chaque nouvelle minute de répit était une victoire. J’étais fière de ma volonté de vivre. Je voulais vivre, m’en sortir, retrouver un peu de joie et, si possible, un peu de sérénité.
Le soir, après le travail, je faisais un peu d’exercice, je lisais des ouvrages sur le deuil, j’écrivais des poèmes, je pleurais, je rageais contre l’hôpital, la vie, la famille qui ne comprenait pas… Je finissais par m’endormir d’épuisement aux petites heures du matin.
Et ça recommençait le lendemain matin. Pendant plus d’un an, chaque geste, chaque pas m’a demandé un effort. Quand je marchais dehors, j’avais l’impression que je m’écroulerais par terre avant que mon pied touche le trottoir. Je sentais comme un étau comprimer ma tête et mes épaules. Entendre les gens rire autour de moi me brûlait à l’intérieur. Ces gens me croisaient ou me dépassaient parfois dans la rue, et je me demandais comment je pouvais me sentir aussi seule dans cette foule si dense. J’avais l’impression que mes bras et mes jambes pesaient une tonne et que je portais un poids énorme sur mes épaules.
J’avais énormément de difficulté à comprendre que la mort de Rose et Camille, la mort de mon cœur de mère, n’empêchait pas la Terre de tourner. J’étais presque étonnée de constater qu’on ne meurt pas du chagrin qui nous habite tout entière et nous démolit nuit et jour, jour après jour, sans jamais perdre de son intensité. Comme si mon âme était morte avec Rose et Camille, mais seulement mon âme, et que mon corps continuait à vivre en automate. Je ne comprenais qu’un tel supplice ne me tue pas, et pourtant je ne souhaitais pas mourir. Pourtant je voulais vivre, plus que tout au monde je voulais vivre et vaincre cette atroce sensation qui me paralysait. Pas un instant je n’ai souhaité mourir.
Peu à peu, j’ai commencé à avoir honte. Ça, je ne l’ai jamais compris. Mais j’avais honte. Honte d’avoir donné la vie à des enfants morts. Honte d’avoir pensé, avant leur mort, que je n’en pouvais plus. Comme si j’étais responsable. Comme si mon découragement avait causé leur mort. Comme si j’avais été une mauvaise mère. J’avais honte, aussi, d’avoir cru que je serais mère. Comme si je n’avais pas le droit, comme si être mère n’était pas pour moi, comme si j’avais été punie. Je m’en voulais d’avoir pensé que j’aurais une famille. D’avoir imaginé notre vie. D’avoir fait des projets d’avenir. D’avoir voulu donner la vie. J’avais honte d’avoir rêvé, espéré. Comme si c’était mon ventre qui m’avait trahi en tuant Rose et Camille. Comme si mon ventre les avait tuées. Ou plutôt comme si j’avais échoué, raté ma grossesse, ma vie de mère. Honte d’aimer et de pleurer autant deux petits bébés qui, pour le reste du monde, n’avaient jamais existé.
CHAPITRE 6
LE RÊVE ÉTRANGE
Une nuit, j’ai fait un rêve étrange. Quelqu’un me disait qu’il y avait eu une erreur. On s’était trompé. Rose et Camille étaient vivantes. J’étais assise dans une chaise berçante. J’ai fermé les yeux. Je me suis sentie traversée par une émotion intense, qui comprimait, qui étouffait mon cœur, ma tête, ma peau puis, à l’intérieur de moi, c’est comme si tout explosait soudain en un million de parcelles d’une chaleur apaisante. Je me suis sentie si soulagée. Rose et Camille étaient vivantes. Je savais bien, moi qu’elles ne pouvaient pas être mortes, mes petites filles. On me les a tendues dans une petite couverture jaune. Je les ai prises dans mes bras, en remerciant le ciel pour ce miracle. Et je les ai regardées. Leurs petits yeux étaient fermés. Elles ne respiraient pas. Elles ne vivaient pas. Et j’ai bercé leurs petits corps inertes, sans vie, en me répétant que le cauchemar était fini, qu’elles vivaient. Finies l’enfer, l’angoisse et la colère. Mes yeux voyaient que Rose et Camille ne respiraient pas. Mais mon cœur ne les croyait pas et avait retrouvé la paix.
Et je me suis réveillée. C’était un rêve. Rien qu’un rêve. J’en étais bien consciente. Je retrouvais ma vie de maman orpheline. Rose et Camille s’en étaient allées pour ce qu’ils appellent un monde meilleur. Elles avaient été incinérées et enterrées. Elles ne reviendraient jamais. Jamais. C’était fini. Bien fini. Je le savais, je le comprenais, et pourtant je ne ressentais rien d’autre qu’une grande paix. Et de la peur. Peur que la détresse revienne et chasse mon nouveau bonheur. Je voulais rester engourdie dans ce bien-être imposteur. Ça a duré toute la journée. Toute la journée j’ai aimé ma vie, j’avais envie de sourire à tout le monde, j’avais confiance en l’avenir. Le soir, quand je me suis couchée, j’ai bercé Rose et Camille dans mon cœur. C’était si doux. J’étais si bien.
Le lendemain matin, quand le réveil a sonné, la colère et la révolte sont revenues en force. Mais j’avais eu un jour de répit. Et même si je me sentais à nouveau dévastée, j’avais espoir de retrouver un jour un peu de paix.
Il m’arrive encore de faire des cauchemars. La nuit dernière, j’ai rêvé que je passais une échographie et que le médecin m’annonçait la mort de mon bébé. Je l’ai écouté, sans émotion. Je me suis levée de la table d’échographie. Tout était normal. Le bébé était mort. Je le savais, je m’y attendais. Je ressentais un peu de tristesse, mais j’étais résignée. Je m’y attendais, le bébé était mort, c’était dans l’ordre des choses. Je suis sortie de la salle d’échographie et je suis retournée à ma vie.
Je me suis réveillée un peu triste.
CHAPITRE 7
UN AN PLUS TARD
Et puis il y eut un samedi matin. Le soleil, haut dans le ciel, réchauffait le mois de mai qui venait de commencer. J’ai pris ma tasse de café, la tête et le cœur lourds comme chaque matin, et je suis sortie m’asseoir dans l’herbe derrière la maison. Les oiseaux voletaient au-dessus du petit pommier décoratif en fleurs. Une fourmi escaladait le mur. Une sauterelle se balançait dans l’herbe haute qui me chatouillait les jambes. Pendant un moment, je me suis sentie en paix avec la nature. Je me suis sentie bien, comme enveloppée d’un amour infini. Je me sentais si bien que je n’osais pas bouger de peur que la magie se brise. Je voulais que cet instant dure toujours. À ce moment, j’ai su, j’ai compris que je revivrais un jour. Peut-être que ce serait long, mais j’y arriverais un jour, j’en avais la certitude. Il y aurait d’autres moments de douceur. De joie. Même sans Rose. Même sans Camille. À ce moment, j’ai su que j’en sortirais. Lentement. Péniblement. Mais tout était possible. Et à partir de ce moment, j’ai commencé à m’accrocher à chaque moment de joie, aussi court soit-il.
Il y a eu aussi ce moment où je marchais au bord de l’eau. J’écoutais les bruits de la Rivière Richelieu et je priais pour qu’ils enterrent ceux de la guerre qui se livrait dans ma tête. Les appels au secours, les cris de détresse, de révolte, de colère et ceux de la peine rouge et profonde qui s’emparait de moi, les regrets, les remords, la culpabilité, la honte, le bruit de toutes mes émotions qui se bousculaient et s’entremêlaient dans un chaos indescriptible et que j’étouffais de mon mieux. J’avais si mal, je leur ai ordonné silencieusement, avec toute la violence possible, de se taire. Et ça a marché. Je n’entendais plus rien, rien que l’eau de la rivière qui frappait les rochers près du Fort Chambly. C’était tout-à-coup le vide, le silence dans ma tête. La Terre semblait tourner au ralenti. Et je suis restée là, à regarder l’eau couler. J’ai fermé les yeux. J’ai écouté. J’ai eu envie de dire merci pour ce moment de répit. Bientôt, j’ai entendu des cris d’enfants qui passaient près de moi en courant. La pause était terminée. Déjà. Je me suis relevée. J’ai senti mes jambes engourdies et je me suis concentrée sur cette sensation désagréable qui retardait le retour de la déprime. J’ai senti graduellement la peine recommencer à circuler en moi comme le sang dans mes veines. Si au moins j’avais pu pleurer comme au tout début. On aurait dit que ma révolte avait tari la source de mes larmes. Mon cœur était en état de sécheresse. Je ne me reconnaissais plus. J’avais eu tant d’amour, tant d’amour à donner qui s’était évaporé, laissant derrière un trop grand vide, un désert, un trou. Oui, c’est ça, il avait laissé un trou immense dans mon cœur. Le chant d’un petit oiseau m’a fait lever la tête.
J’ai vu une abeille dans l’herbe haute. J’ai marché vers chez moi, toutes plaies ouvertes au vent de ce nouvel automne. Par terre, je voyais des feuilles de toutes les couleurs. Je n’en ai pas ramassé. Je ne voulais pas de souvenir de cet automne sans Rose et Camille. J’avais déjà trop de souvenirs inutiles. Trop de petits pyjamas en double. D’images d’échographies. De photos de moi enceinte. De vêtements de maternité. De poèmes. De chansons. De mouvements dans ma trop grosse bedaine. D’insomnies. De pleurs. De rage. Et deux petits canards en peluche, identiques, ancien cadeau de Pâques d’une ancienne future marraine. Je me sentais abandonnée. Je voulais que tout ça finisse. Juste que ça finisse.
C’est ce qui m’a sauvée, je crois, ce qui m’a permis de tenir, ces courts moments de répit, parfois seulement quelques minutes, même quelques secondes, auxquels je me suis accrochée comme à une bouée. Une grenouille. Le bruit de l’eau qui coule. La beauté d’un oiseau. Une étoile. Une collègue de travail que je connaissais très peu et qui m’a prise dans ses bras en pleurant et en me disant qu’elle pensait fort à moi. Une lettre de ma grand-mère. La fraîcheur de l’herbe sous mes pieds nus. Un coup de vent. Une goutte de pluie. Chaque seconde de joie m’a permis de tenir le coup jusqu’à la prochaine seconde de joie. Puis les secondes se sont peu à peu transformées en minutes, et les minutes en heure. La souffrance ne s’estompait pas, elle demeurait tout aussi intense malgré les années qui passaient, mais elle s’espaçait. Et entre chaque moment de douleur, pareil à un coup de poing au ventre, qui prenait parfois l’allure du désespoir, je vivais. Et plus je vivais, plus les coups de couteau s’espaçaient. Je me souviens encore du premier jour où je n’ai pas souffert. Toute une journée sans avoir mal, pas même une seconde. Rose et Camille étaient mortes depuis longtemps. Ma vie avait beaucoup changé. Nouveau travail. Petit bébé tout neuf que j’appelais dans mon cœur mon « bébé miracle ». Projets de création d’une entreprise. Mais malgré mon bonheur, mes projets, tous les cadeaux de la vie, presque chaque jour mon cœur se brisait au moins un instant à la pensée de la mort de Rose et Camille. J’ai compris qu’un bonheur immense peut cohabiter avec un chagrin immense. Que les moments peuvent se suivre sans se ressembler, que chaque instant est unique. J’ai eu alors envie de vivre chacun d’eux comme si c’était le dernier. J’ai essayé, en tous cas.
Et j’ai appris que guérir de la mort d’un enfant est un processus qui prend du temps, plusieurs années. Je souhaite ne jamais revivre ça. Jamais. Mais je sais qu’on n’en meurt pas, qu’on finit par revivre. J’en suis la preuve.
CHAPITRE 8
CINQ ANS PLUS TARD
Au cours des mois qui ont suivi la mort de Rose et Camille, j’ai téléphoné plusieurs fois à Sainte-Justine pour demander s’ils avaient finalement trouvé la cause du décès de mes petites filles. J’ai laissé des messages. À la salle d’accouchement. En obstétrique. En pathologie. J’ai essayé de joindre la résidente en médecine, mais elle avait changé d’hôpital. J’ai rappelé et rappelé. La réceptionniste me demandait le nom de mon médecin, mais je n’avais pas de médecin. J’avais juste passé par Sainte-Justine. Je ne me souvenais pas du nom des médecins qui avaient défilé dans ma chambre.
J’ai fini par demander par écrit une copie de mon dossier, qui contenait le rapport d’autopsie provisoire, mais aucun rapport final.
Cinq ans plus tard, le pire était passé. J’avais vécu deux autres grossesses et vu naître des jumelles identiques chez ma voisine d’en face, et ensuite chez celle d’à côté. J’avais besoin de boucler la boucle de l’histoire de Rose et Camille. De savoir ce qui s’était passé, de comprendre pourquoi ça nous était arrivé. Et de passer à autre chose. Et je me suis finalement souvenue du nom d’un médecin, une femme chaleureuse qui avait semblée touchée par la mort de mes filles. Alors je lui ai écrit. Que j’avais fait plusieurs appels, laissé plusieurs messages, qu’on ne m’avait jamais rappelée. Que j’allais bien. Que j’avais donné naissance depuis à deux enfants magnifiques. Mais que trop de questions sur mon passage à Sainte-Justine étaient restées sans réponse et que j’aimerais la voir pour les lui poser.
Quelques jours plus tard, elle m’a téléphoné. Elle m’a dit être déçue d’avoir été si difficile à rejoindre, elle m’offrait de venir la voir à son bureau quelques jours plus tard. J’ai accepté tout de suite.
J’avais peur. Terriblement peur de ce que j’allais apprendre. Ou de réaliser qu’on ne savait toujours pas. J’ai pris avec moi mon fils de trois ans, pour me donner du courage. J’ai pris le métro et deux autobus. Je me suis assise dans la salle d’attente avec mon petit. Nous avons attendu longtemps. Il s’est endormi dans mes bras. Puis on m’a appelée et je suis entrée dans le petit bureau. Elle n’avait pas changé, et j’ai vu dans son regard que ça lui faisait plaisir de m’aider. Elle m’a demandé :
- Croyez-vous aux coïncidences?
Je ne savais pas quoi répondre. Elle m’a expliqué :
- J’ai reçu le rapport d’autopsie de vos bébés au début de la semaine. J’ai engueulé le pathologiste et je lui ai demandé ce qu’il voulait que je fasse de ça cinq ans plus tard, qui il croyait que ça aiderait cinq ans plus tard. J’étais furieuse contre lui, vous savez. Je me disais que les parents veulent savoir le plus vite possible si le bébé présentait une malformation grave, avant de décider s’ils veulent un autre bébé. Mais que cinq ans plus tard, le rapport d’autopsie ne servirait à rien. Et le lendemain, j’ai reçu votre lettre.
J’ai écarquillé les yeux. Elle a répété :
- Le lendemain, j’ai reçu votre lettre. J’avais encore le rapport d’autopsie sur mon bureau.
J’étais estomaquée. C’était en effet une étrange coïncidence. J’ai serré plus fort mon enfant contre mon cœur, et j’ai demandé si on avait trouvé la cause du décès de mes bébés. Elle a hoché la tête. Elle m’a expliqué que Rose et Camille sont mortes à la suite d’un problème qu’on appelle le syndrome du transfuseur-transfusé, et qui ne se produit que dans les cas de jumeaux identiques. Si j’ai bien compris ses explications, le sang de Camille se serait transféré à Rose par les vaisseaux du placenta.
Ce n’était pas ma faute. Ni celle du papa. Ni celle de personne, d’ailleurs. Le syndrome du transfuseur-transfusé frappe au hasard les jumeaux identiques, sans prévenir. En 1991, le syndrome n’était pas encore bien connu et on ne savait pas comment le traiter. Les chances de survie de bébés transfuseurs-transfusés se sont beaucoup améliorées depuis.
J’ai embrassé le front de mon fils. J’ai regardé le médecin et je lui ai dit que je ne voulais pas qu’elle s’imagine que je voulais poursuivre l’hôpital, que les délais de poursuite étaient écoulés depuis longtemps. Mais que je sentais que Camille était déjà morte, le 26 mai, à 16 h, quand l’infirmière avait vérifié le cœur des bébés. Je lui ai dit que je croyais que l’infirmière était si occupée à courir de chambre en chambre, qu’elle avait pris deux fois le cœur de Rose. Et que si on l’avait su, si on avait su que Camille était morte et pas Rose, on aurait pu sauver Rose. Elle a acquiescé. Elle a dit que c’était probablement arrivé comme ça, que l’un des bébés était de toute évidence mort avant l’autre. Et que peut-être qu’on aurait pu sauver sa sœur, mais que je devais savoir que la mort du premier fœtus entraîne des lésions neurologiques très graves chez l’autre, et que le bébé vivant aurait vraisemblablement été fortement handicapé, n’aurait sûrement jamais marché, jamais parlé. Et que même la première à mourir avait probablement subi des dommages au cerveau.
Il y a eu un moment de silence. Mon petit garçon a soupiré dans son sommeil. Puis le médecin a ajouté que ce n’est pas si facile de vérifier le cœur de jumeaux, et que l’infirmière avait certainement fait de son mieux.
Je savais au fond de moi que Johanne avait fait de son mieux. Cette infirmière avait été formidable. Ce n’est même pas elle que je blâmais, mais plutôt le manque évident de personnel à la salle d’accouchement le soir de la mort de mes bébés. Non, je ne blâmais pas Johanne. Même que si je la revoyais aujourd’hui, je la serrerais dans mes bras pour tout le temps qu’elle a passé à me parler et à m’écouter, pour l’humanité dont elle a fait preuve, pour sa gentillesse et tout, qui l’ont probablement mise en retard dans ses autres tâches ce même soir.
J’ai remercié le médecin et je suis repartie, plus légère, mon tout-petit endormi dans mes bras. La boucle était bouclée.
CHAPITRE 9
LE CHOIX QUE JE N’AI PAS FAIT
Si on m’avait donné le choix, en mai 1991, j’aurais choisi que vivent Rose et Camille, handicapées ou non. Et chaque fois qu’on m’a dit que ce qui m’était arrivé était « pour le mieux », j’ai répondu dans ma tête que pour moi, c’est le pire qui s’était produit. Je me disais que rien de pire que la mort ne peut arriver. Mais je n’avais aucune expérience avec les handicapés. Aujourd’hui, 17 ans plus tard, je sais qu’on peut vivre des expériences, des souffrances, des difficultés pires que la mort. Je sais que pour certains, vivre est un combat de chaque jour, de chaque instant. Prendre soin de deux enfants handicapées, tous les jours, toute ma vie, je ne sais pas si j’aurais pu. Aujourd’hui, 17 ans plus tard, je connais mes limites, mes faiblesses, mes blessures non guéries, et je ne sais pas si j’aurais eu la force et le courage de prendre soin de Rose et Camille. Je n’en ai aucune idée.
Et même si la mort de Rose et Camille a été atrocement douloureuse, et même si j’ai encore mal, parfois, quand j’y pense, je sais bien que la paix que je ressens aujourd’hui et la fierté d’avoir d’autres enfants si beaux et en santé ne pourraient exister si Rose et Camille n’étaient pas mortes. Je sais bien que si j’avais dû élever deux enfants handicapées, je n’aurais pas eu le courage de donner la vie par la suite. Je ne peux pas m’empêcher de préférer être mère de deux enfants vivants et en santé, en 2008.
CHAPITRE 10
LA LETTRE QUE JE N’AI PAS REÇUE
Plus de 17 ans après avoir dit adieu à Rose et Camille, j’ai essayé d’imaginer ce qu’elles m’auraient dit si elles avaient pu. Et j’ai finalement écrit la lettre qu’elles auraient pu m’écrire du paradis et qui m’a en quelque sorte réconciliée avec leur départ.
Bonjour maman,
Je ne sais pas comment te dire, te parler, te consoler. C’est Noël. Tu es assise sur un sofa blanc qui te fait paraître si fragile dans ta robe noire bordée de petites perles argentées, toute seule avec ta peine. Notre absence prend toute la place. Je sais pourtant qu’un jour tu nous pardonneras.
Moi, c’est Rose. Elle, c’est Camille. Nous sommes tes petites filles, tes petites fleurs, comme tu nous chantais. Nous sommes tes petits anges. Nous t’aimons si fort. Et chaque nuit, nous nous réfugions dans ton cœur pour que tu nous y berces.
Au début, tout était si drôle, si magique. Camille et moi étions bien au chaud dans ton gros bedon rond, il y avait tout plein d’amour là-dedans. Et il y avait ton cœur qui battait fort. Et ta voix qui chantait tout le temps. Nous aimions le bruit de l’eau de ton bain. Nous y avons crû, nous aussi, à la promesse d’être bientôt une famille. T’es pas la seule, tu sais. T’es pas seule, maman. On y a rêvé aussi.
Mais à un moment donné, Camille a commencé à s’affaiblir. Ça n’allait plus. Elle ne grandissait plus. Elle ne bougeait plus autant. Elle ne me touchait plus. Et puis soudain, j’ai réalisé. C’est moi qui recevais tout. Camille me nourrissait. Je voulais sortir de là, sortir ma sœur de là, je voulais qu’on soigne Camille avant qu’il soit trop tard, je voulais qu’on la réveille, qu’on la nourrisse, je voulais retrouver ma sœur, ma Camille. Mais qu’est-ce qu’ils faisaient donc, là dehors, n’entendaient-ils pas le cœur de Camille ralentir, n’allaient-ils pas tout faire pour la sauver, pour nous sauver? Je suppliais Camille de tenir bon encore un peu. J’essayais de crier, mais je n’avais pas de voix.
Puis j’ai entendu, dehors, la spécialiste dire qu’elle avait réussi à arrêter les contractions. Alors j’ai compris. Nous allions rester là. Nos poumons ne sauraient pas respirer seuls, dehors. J’ai senti la douleur sur tes reins comprimés par l’excès de liquide amniotique. J’ai senti que tu souffrais, que tu n’en pouvais plus. Camille non plus, n’en pouvait plus. Et puis c’est arrivé. Je recevais beaucoup trop de nourriture, mon cerveau s’abimait. J’avais de la difficulté à bouger. Comme Camille. Je voulais que ça finisse, que ça finisse et qu’on soit réunies toutes les trois.
Camille a pris doucement ma main. Elle a dit que le beau rêve était fini. Nous ne pourrions jamais courir et jouer comme les autres petites filles. C’était trop tard. Je savais qu’elle avait raison. J’ai serré plus fort sa main. Camille s’en allait, je le sentais. Elle avait choisi que ça finisse, et je comprenais. Camille a fermé les yeux pour toujours. Elle souriait. Elle était si belle, avec ses ailes d’ange.
Je serrais toujours la main de Camille pendant qu’elle quittait son corps minuscule et que mon cerveau s’abîmait. Je ne voulais pas vivre sans Camille. J’en étais incapable. J’ai décidé de la suivre, de partir avec elle.
Mais avant de partir, j’avais des choses à te dire. Je t’ai dit merci. Je t’ai dit je t’aime. Je t’ai demandé pardon, pardon de faire de toi une maman orpheline, pardon pour l’enfer qui t’attendait. Je t’ai demandé de prendre bien soin de toi et, surtout, surtout d’aimer la vie. Pour nous trois. Pas tout de suite, pas au début, mais un jour. Je savais que tu aurais été une super maman pour Camille et moi. Pardon, maman, pardon. On n’en voulait pas de cette vie sans courir, sans danser, peut-être même pire. J’ai senti pousser mes ailes d’ange, toutes douces, moelleuses. J’ai fermé les yeux.
Je suis partie, maman, mais sans te quitter. Je viens chaque jour dans tes pensées. J’habite ton cœur à jamais. Je savais que toi, maman, toi tu y arriverais même sans nous. Pardon si j’ai manqué de courage, pardon je t’aime tant.
Ta petite Rose et sa sœur Camille
CONCLUSION
J’ai compris, avec les années, que la mort de Rose et Camille a laissé dans mon cœur une marque indélébile, même si aujourd’hui je respire mieux. La douleur qui refait encore surface, à certains moments, est toujours insupportable même si elle ne dure qu’un instant. Mais la différence, c’est que j’ai fini par retrouver, au fil de ces 17 ans, dans un très beau tiroir de ma mémoire, de merveilleux souvenirs du passage de Rose et de Camille. La différence, c’est que j’aime ma vie, comme elle est, avec ses trop-plein de joies et ses trop-plein de peine parfois, et que j’ai une soif de vivre que je n’aurais peut-être pas connue sans le décès de mes petites filles. J’aime beaucoup ma vie.
Et quand on me demande le nombre de mes enfants, à voix haute je réponds « deux », pour ne pas mettre inutilement les gens mal à l’aise, mais dans mon cœur, à voix basse, je réponds « quatre ». J’ai quatre enfants, dont deux magnifiques et courageuses petites filles qui ne grandiront jamais mais qui, je le crois, en se balançant sur leur nuage, veillent sur nous, leur frère, leur sœur, leur père et moi.
Joan Durand
Le 3 décembre 2008