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Les Enfants de mon chum (la suite)

Suite de Les Enfants de mon chum – Récit fictif
Toute ressemblance avec des personnes réelles est une pure coïncidence.

Je sentis le chat se frotter contre mes jambes. Morgan vint me rejoindre dans la cuisine avec son sac d’école.

- Es-tu bonne en Sciences?

- Euh… ça dépend. J’étais pas pire quand j’avais ton âge.

- Ça fait longtemps.

Charmant. Est-ce qu’elle le faisait exprès d’être désagréable?

- J’ai de la misère à rédiger mon rapport de labo, continua-t-elle. C’est tout croche. Voudrais-tu m’aider?

Finalement, peut-être qu’elle ne le faisait pas exprès.

- Je peux regarder. C’est quoi, ton expérience?

Elle sortit son devoir du sac d’école. Je m’approchai.

- On a évalué les capacités nettoyantes du Coca Cola sur du sang animal.

- Ouache.

- Tu peux le dire!

- Montre-moi ça.

Elle me tendit son rapport. Je jetai un coup d’œil.

- Annette?

Je levai la tête.

- Est-ce que je peux emmener une amie?

- Quoi?

- Au Centre Bell. Est-ce que je peux emmener une amie?

Un de plus, un de moins. Et déjà qu’on emmenait le chum…

- D’accord.

Elle sourit.

- À quelle heure on irait la chercher?

- Euh…

- Ses parents travaillent, il faut aller la chercher.

- Elle ne peut pas prendre le métro?

- Non, le métro ne se rend pas à Sainte-Thérèse.

- Sainte-Thérèse? C’est un peu loin.

- J’ai téléphoné à toutes mes amies, et aucune autre ne peut venir. Toute seule, ça va être plate. Chipie a son chum, elle…

Elle avait téléphoné à toutes ses amies AVANT de me demander l’autorisation?!? Bravo… Okay, du calme, me dis-je.

- Bon, d’accord, j’irai la chercher après le travail.

- Mais tu ne la connais pas. Vaudrait mieux que tu viennes me chercher la première, et ensuite on ira la chercher ensemble.

Là, ça devenait compliqué. À moins que je parte plus tôt du bureau?

- À moins qu’elle prenne l’autobus avec moi, le soir, mais là il faudrait que tu appelles à la commission scolaire pour demander l’autorisation.

- Pourquoi ne demandes-tu pas au chauffeur.

- Il est bête. Il dit toujours « non », et pourtant il y a plein de sièges de libres dans mon autobus.

- Sa mère ne peut pas téléphoner?

- Elle n’a pas le temps.

Et moi, j’ai le temps peut-être? Ciboulette… J’étais partagée entre mon désir de faire un succès de cette sortie en famille et l’impression d’être manipulée.

- Bon d’accord, je vais le faire.

- Et crois-tu qu’elle pourrait dormir ici après, parce que son père travaille le soir et sa mère n’a pas de voiture, alors elle ne pourra pas retourner chez elle?

Je me sentis comme coincée dans une spirale sans fin, ficelée comme un saucisson. À chaque nouvelle autorisation que je donnais, une nouvelle demande survenait.

- Chipie a le droit d’inviter son chum à dormir, elle?

- Oui, mais là ça commence à faire pas mal de monde.

- S’il te plaît, allez?

- Bon, d’accord, mais là tu ne me demandes plus rien. On le regarde, ce rapport de laboratoire?

- Merci, t’es fine!

Ça, pour être fine, j’étais fine. Jamais ma grand-mère Annette ne se serait fait prendre dans un gamique pareille. Je soupirai. J’essayerais d’être plus rusée la prochaine fois. Si prochaine fois il y avait, bien sûr.

Le grand soir, Gérald vint me rejoindre avec les cinq enfants (y compris le chum et l’amie) à l’entrée du Centre Bell, qui se trouvait à quelques rues de mon lieu de travail. Tout le monde avait l’air de bonne humeur et je me dis que, finalement, tout se passerait peut-être bien. Microbe se rua sur Youpi et Gérald prit au moins une vingtaine de photos. Il photographia également les filles sur la glace, au désespoir de celles-ci. Je commençai à me détendre et à profiter du moment présent.

Au bout d’une heure, je vis Gérald prendre son cellulaire. Bordel… Après quelques minutes, il m’annonça qu’une vente rapportant gros allait probablement se conclure le soir même et qu’il devait aller rejoindre son client.

- Tu ne m’en veux pas trop, Annette?

J’étais au désespoir, mais je le cachai pour ne pas le décevoir. Après tout, ce n’était quand même pas sa faute, et puis le travail, c’est la survie. Il fallait bien payer les comptes!

- Ben non, je comprends, dis-je.

- Je te laisse la voiture, je vais prendre un taxi. Comme ça tu pourras ramener les filles.

Il m’embrassa sur le front (signe qu’il se sentait coupable) et fila. Dix minutes plus tard, à peine, Chipie vint m’annoncer qu’elle allait quitter avec le chum pour sortir avec des amis, et je vis Morgan enlever ses patins pour aller s’assoir dans les estrades avec son amie. Je compris qu’elle allait probablement quitter bientôt, elle aussi, maintenant que le papa n’était plus là.

Je vis Jasmine sur la glace, avec ses neveux. Elle avait l’air de bien s’amuser.

- Tu veux qu’on rejoigne Jasmine, demandai-je à Microbe?

Erreur. Ne pas poser la question, imposer plutôt. Sinon il arrive ce qui m’arriva :

- Moi je veux une frite.

Eurk. Ça voulait qu’il fallait quitter la glace, retourner dans le vestiaire enlever nos patins, remettre nos chaussures et faire la file à un des petits restaurants. Ce que nous fîmes. Sauf que je demandai à Microbe de s’assoir dans les estrades pendant que je faisais la file. Quand je revins avec la frite, il s’était endormi. Je m’assieds près de lui et, de dépit, engouffrai la frite. Tant pis pour mon régime. Je grossirais, c’est tout. Et je pourrais rouler et rouler en me couvrant de neige jusqu’à la maison, jusqu’à ce que je devienne un gros bonhomme de neige sans aucun souci ni responsabilité. Ni frustration.

Vive les sorties en famille!

J’allai me chercher une deuxième frite. Au moins, la musique était bonne.

(à suivre)

 

Les Enfants de mon chum (la suite)

Suite de Les Enfants de mon chum – Récit fictif
Toute ressemblance avec des personnes réelles est une pure coïncidence.

CHAPITRE DOUZE – COMME UNE VRAIE FAMILLE

Je profitai du fait que tout le monde (même le chum de Chipie qui passait maintenant le plus clair de son temps chez nous comme si rien ne s’était passé et comme s’il n’avait pas de maison ni de parents) était rassemblé autour de mon fameux poulet rôti pour relancer l’idée du patin.

- Alors, j’inscris combien de personnes pour la soirée de patinage au Centre Bell?

- Moi moi moi! cria Microbe la bouche pleine. J’en ai des patins, moi!

- Tout le monde va y aller, décréta Gérald. Ça va nous faire du bien de faire quelque chose tout le monde ensemble. C’est une très bonne idée, Annette.

Le chum haussa les épaules :

- Okay pour moi.

Je m’apprêtai à lui souligner que l’invitation visait seulement la « famille », lorsque Gérald acquiesça :

- Excellent, plus on est de fous, plus on rit.

- Moi j’ai pas de patins, dit Morgan, la tête dans son assiette.

- Toi, si t’as pas de patins, répondit Gérald du tac au tac, ta mère me doit des centaines de dollars en équipement et en cours de patinage artistique.

Morgan soupira.

- Arrête ça, ajouta Gérald, j’ai dit que tout le monde y allait, y compris toi, Mademoiselle.

- Ils sont chez maman, dit Morgan.

- J’appelle ta tante Germaine pour qu’elle nous ouvre, répondit Gérald.

- Ils ne sont pas aiguisés.

- Ça va me faire plaisir de m’occuper de ça. Chipie, tu viens aussi.

- Je sais pas, répondit l’autre en levant les yeux au ciel.

Ça s’annonçait plutôt mal. Je soupirai. Gérald me tapota le genou sous la table :

- J’ai dit que tout le monde vient. Ça va être génial, cette soirée, n’est-ce pas Annette? Pis le sport, c’est la santé. Alors c’est réglé.

Je lui souris. Heureusement, Microbe détendit l’atmosphère avec son million de questions :

- Est-ce que je peux voir Youpi? Pis avoir un chandail de Kostitsyn? Pis compter des buts?

- Youpi va être là, répondis-je.

- Il faut que tu m’achètes un chandail des Canadiens, hein Annette?

- Euh… c’est trop cher.

- Mais non! Je peux pas y aller pas de chandail. À la garderie mon ami il a le chandail de Kostitsyn.

- C’est quoi, ça, le chandail de costitine?

- Kostitsyn, répondit Chipie d’un petit ton méprisant, tandis que le chum se tordait de rire, c’est un joueur des Canadiens.

- Tu connais pas Kostitsyn? demanda Microbe tout étonné.

- Ben non, répondit Gérald gaiement, c’est pour ça qu’on l’emmène au Centre Bell! On va lui apprendre plein de choses sur le hockey, à notre Annette.

- Moi je sais tous les noms des joueurs du Canadien, dit fièrement Microbe. Tu veux que je te les dise, Annette?

- Pitié, chuchota Chipie tandis que je souris pour encourager Microbe.

- Vas-y Microbe, dit Gérald. Si tu les as tous tu pourras avoir un beau dessert.

- Il aura du dessert de toutes façons, marmonna Chipie pendant que son jeune frère s’appliquait à énumérer le nom des joueurs.

Après le souper, tandis que je m’installai à la cuisinière pour préparer le souper du lendemain, Gérald prit place dans son fauteuil devant la télé pour écouter les nouvelles du sport. Microbe le rejoignit, grimpa sur ses genoux et appuya la tête sur sa poitrine. Gérald lui ébouriffa les cheveux affectueusement.

- Tu vas pas vendre une maison aujourd’hui?

- Non, pas ce soir.

- Je veux écouter les nouvelles moi aussi. Ils vont dire le hockey, hein?

- C’est sûr, ça.

- Et aussi la boxe?

- Oui, aussi la boxe.

Je découvrais ce soir un nouveau Gérald. Un père de petit garçon. Bien sûr, Microbe n’était pas le fils de Gérald et, au début, il ne s’était pas intéressé du tout à ce petit bonhomme turbulent. Mais le charme du petit bonhomme faisait son œuvre, et peu à peu chacun adoptait l’autre comme si ça répondait à un besoin. Mon petit Microbe qui grandissait entouré de femmes avait besoin de ce grand gars costaud dans sa vie, et je soupçonnai que le petit bonhomme remplissait un vide dans la vie de Gérald qui n’avait pas eu de fils. Je me dis que le père, pour l’enfant, n’est pas nécessairement celui qui lui a donné la vie, mais celui qui l’aime et qui est là. Je me dis, surtout, que le père est nécessaire. Ce soir, ce n’était pas de moi dont Microbe avait besoin, ni de ses sœurs et de nos soins maternels. Mais de la présence de Gérald et de ses larges épaules.

(à suivre)

 

Les Enfants de mon chum (la suite)

Suite de Les Enfants de mon chum – Récit fictif
Toute ressemblance avec des personnes réelles est une pure coïncidence.

CHAPITRE ONZE – JALOUSIE, QUAND TU ME TIENS!

- Houla! On dirait que t’as passé la nuit sur la corde à linge, toi! me lança Jasmine quand je rentrai au bureau le lundi matin.

- Ma vie est un désastre! répondis-je sans rire.

- Bon bon bon, qu’est-ce qui se passe encore? Tu veux un bon café? Je te rejoins dans une minute.

Sans attendre ma réponse, elle se dirigea dans la cuisine. Dix minutes plus tard, j’avais déposé mes affaires, enlevé mon manteau, ouvert mon ordinateur et pris mes messages. Jasmine entra dans mon bureau, déposa une grande tasse de café devant moi et s’assieds de l’autre côté de ma table de travail.

- Alors? C’est Chipie?

Je bus une gorgée et soupirai.

- Ève…

- Oh… tu as fait la connaissance de la splendide ex à la poitrine plantureuse?

- Disons que j’ai seulement fait la connaissance avec la poitrine.
Elle rit.

- Comment ça?

- Madame allaite chez moi, figure-toi.

- Vraiment?

- Il paraît que ça fait partie de l’entente. Comme Madame allaite, Gérald peut voir sa fille à condition qu’elle puisse nourrir Olivia sur place au besoin.

- Et… il a accepté ça?

- On dirait bien!

- Ouais.

- Sauf qu’il n’avait pas jugé bon de m’en parler. Et que quand je suis rentrée chez moi, elle s’apprêtait à allaiter dans ma cuisine.

Jasmine pouffa de rire.

- Tu trouves ça drôle?

- J’imagine la scène!

- Ah! c’était super, c’est moi qui te le dis! La beauté fatale en train de se déboutonner devant mon chum! De toute beauté! Et ça va être comme ça tous les deux samedis. Génial!

- Pourquoi ne lui demandes-tu pas d’allaiter dans la chambre du bébé?

- Parce qu’on n’a pas de chambre de bébé! Microbe dort dans notre chambre, et on a défait le bureau de Gérald pour faire une chambre aux filles! Ce condo est beaucoup trop petit pour accueillir tous ces enfants!

- Et ta salle de piano?

- Quoi?

- Ben…

- Ah! non, je ne vais pas transformer ma salle de piano en chambre d’enfants!

- Qu’est-ce qui est le pire? Une belle fille les seins à l’air dans ta cuisine ou perdre ta salle de piano?

- Tu ne comprends pas, là. Le piano, c’est ma liberté, ma passion, ma…

- Et tu n’as pas joué depuis combien de temps?

- Depuis que les enfants sont arrivés! Mais je jouais, avant.

- Et si tu déménageais le piano au chalet?

- Et pourquoi je ne déménagerais pas avec le piano, tant qu’à y être?!?

- Pourquoi pas, si t’es malheureuse?

- Je ne suis pas malheureuse!

- Ah? On dirait bien, pourtant.

- Tu ne comprends pas, Jasmine.

- Eh! bien, explique-moi ma vieille.

- Je trouve qu’elle ambitionne. On devrait lui donner le biberon, à cet enfant-là.

- Là tu as la société au grand complet contre toi, ma vieille. Le lait maternel, c’est ce qu’il y a de meilleur pour la santé. Tu aurais dû entendre ma mère quand ma sœur a accouché : « Les enfants allaités sont mieux immunisés contre les virus, ils sont plus intelligents et leurs besoins affectifs sont comblés! ».

- Qu’elle congèle son lait, alors, et on lui donnera dans un biberon!

- Ma mère te dirait qu’il faut éviter d’habituer un bébé au biberon pour ne pas qu’il refuse le sein ensuite et soit privé du meilleur aliment que la nature nous procure : le divin lait maternel!

- Qu’elle se cache, au moins!

- Pauvre toi! Les jeunes mères se battent pour allaiter en public!

- Ma cuisine n’est pas publique!

- Non, justement. Ça ne fait pas un peu mesquin de vouloir empêcher une jeune maman d’allaiter en privé? Après tout, ce n’est pas comme si elle faisait un strip-tease, elle allaite, c’est pas la fin du monde!

- Ben…

- Ne me dis pas que tu as peur que Gérald soit émoustillé en voyant son ex allaiter?

- Ben…

- Quoi…? Ne me dis pas que tu es jalouse?

- Non, non, je ne suis pas jalouse, mais…

- Tu es jalouse, ma vieille. Tu-es-ja-lou-se.

- J’aimerais ça te voir entre l’ex de ton chum qui se déboutonne et lui qui ne sait pas où regarder! C’est pas évident!

- Les femmes sont vraiment leur pire ennemi!

- T’exagère, là.

- Tu t’acharnes sur une mère monoparentale qui fait de son mieux pour donner le meilleur à son enfant tout en permettant des contacts avec le père.

- Je protège mon couple, c’est tout.

- Tu ne serais pas en train de nous faire une petite crise de jalousie, par hasard?

- …

- Non mais on jase, là.

- Ben voyons donc! Jamais de la vie, tu me connais mieux que ça.

- Tu vois de la séduction dans l’allaitement, c’est pas bon signe, ma vieille.

- Je protège mon couple.

- Ton couple qui n’est absolument pas en danger.

- Tu crois?

- Tu le sais très bien. Au lieu de dépenser ton énergie à capoter sur l’ex que Gérald a lui-même laissé tomber et qu’il n’aime plus depuis longtemps, essaie donc de trouver une façon de te rapprocher de ses ados.

- Justement, je pensais les emmener au Centre Bell, pour la soirée organisée par notre gros client vendredi prochain. Paraît qu’on pourra visiter la chambre des joueurs, patiner avec Youpi et, si on est chanceux, on pourrait même croiser un ou deux joueurs des Canadiens.

Jasmine sourit.

- Bon, enfin quelque chose de constructif. Tu leur en as parlé?

- Un peu.

- Et?

- Gérald et Microbe étaient enchantés! Les filles n’ont pas réagi mais je comptais leur en reparler ce soir. Tu comptes y aller?

- Oui Madame! J’emmène mes neveux.

- Bon, comme ça tu pourras me conseiller si c’est un désastre.

On frappa à la porte.

- Jasmine, vous êtes là? On vous attend pour la réunion.

- J’arrive, répondit-elle en se levant et en me faisant au revoir de la main. Lâche pas, ma vieille, ça s’en vient.

(à suivre)

 

Les Enfants de mon chum (la suite)

Suite de Les Enfants de mon chum – Récit fictif
Toute ressemblance avec des personnes réelles est une pure coïncidence.

Je décidai de commencer par le voyage. Si ça ne fonctionnait pas, il serait toujours temps de consulter. Je sortis donc de la voiture, traversai la rue et entrai dans l’agence de voyages. Je pris un dépliant au hasard sur le présentoir. Un préposé me rejoint :

- Vous pensez partir vers le Sud?

Je souris et hochai la tête.

- Oui, je vois. C’est pour maintenant ou pour plus tard?

- Maintenant.

- Oui, je vois, c’est pour maintenant, répéta-t-il après moi, en prenant à son tour un dépliant, excellent choix, alors voyons voir…

- Je pense.

- Oui, je vois, dit-il en rajustant ses lunettes.

- C’est pour maintenant, je pense, ajoutai-je. Mais je ne suis pas encore décidée.

- Oui, je vois. Voyons voir… nous avons un spécial intéressant sur un forfait à Varadero, en ce moment… attendez que je vous montre… mais il faut réserver rapidement…

- Je ne suis pas certaine de vouloir réserver rapidement…

- Oui, je vois, pas de problème. Alors disons plutôt vers Noël, voyons voir…

- Non, non, pas Noël.

- Oui, je vois, plus tard, alors, voyons… février? demanda-t-il en prenant un nouveau dépliant.

- Non, non, février c’est trop tard, je ne veux pas attendre jusque là.

- Oui, je vois, alors résumons : pas décembre, pas Noël et pas février. Il reste janvier…

- Non, non, pas janvier, c’est trop occupé au travail.

Il s’arrêta, remonta ses lunettes et me regarda :

- Oui, je vois, alors décembre est trop tôt, janvier trop occupé et février trop tard.

Je ris nerveusement.

- Oui, je vois, je vais voir à l’ordinateur les meilleurs forfaits que nous offrons d’ici février, ensuite vous me direz si quelque chose vous intéresse, reprit-il en jetant un œil en direction d’un couple qui venait d’entrer. À moins que je vous laisse regarder et que vous me fassiez signe si vous avez besoin d’aide, ajouta-t-il en se dirigeant vers les nouveaux clients.

Et il me planta là. J’entendis M. « oui-je-vois » dire :

- Vous pensez partir vers le Sud… oui, je vois…

Je choisis un nouveau dépliant et commençai à lire. Où voulais-je aller? Est-ce que je souhaitais vraiment partir? Peut-être que ce n’était qu’un peu de fatigue, après tout. Peut-être que je devrais rester, me reposer un peu et que tout rentrerait dans l’ordre? Si seulement Chipie voulait changer d’attitude, tout irait sûrement mieux, mais comment la convaincre ou comment convaincre Gérald? Et si Gérald avait raison et que j’exagérais? Et si j’essayais de regarder la situation avec les yeux de Chipie, peut-être que, de son côté, elle essaierait de faire un bout de chemin et que… Oui, mais elle était menteuse, et moi, les mensonges… Et puis on ne pouvait pas dire qu’elle avait fait des efforts, depuis le début. Et si c’était moi, le problème?

Je pris quelques dépliants, au cas où, et sortit. Je marchai un peu, en regardant les passants. Je me sentais bien seule. Je marchai lentement. Moins lentement, toutefois, qu’un vieux couple se tenant par la main et que je dépassai en me disant qu’ils avaient le temps d’être ensemble maintenant que leurs enfants étaient élevés, les chanceux. La dame me sourit. Je souris en retour. Honnêtement, je devais avouer que je n’échangerais quand même pas les enfants de Gérald contre toutes ces rides. Je m’arrêtai devant une boutique de produits pour le bain. Puis je pris une autre rue, où je n’étais jamais allée. Tiens, un cordonnier. Ça existait encore, des cordonniers, dans notre monde de consommation? Qui pouvait bien faire réparer des souliers. Des gens sans travail? Est-ce qu’on pouvait vraiment aimer une paire de chaussures au point de vouloir les porter réparés plutôt que d’en porter des neuves? Puis je les vis. Dans le fond de la boutique. Des patins. Et j’eus comme une révélation : Un de nos gros clients organisait une soirée de patinage au Centre Bell et je n’avais pas encore répondu. J’eus une idée. Et si j’y amenais Microbe? Et les filles? Je ne savais même pas si Gérald avait des patins… un gars qui ne sait pas patiner au Québec, ça ne devait pas courir les rues. Je décidai de rebrousser chemin et de rentrer pour en parler avec lui.

Soudain je me rappelai : c’était le jour du bébé. SON bébé. Sa fille. Une autre future ado, tiens! Non, quand même, on parlait d’un tout petit bébé, là. Quel âge pouvait-elle bien avoir? J’essayai de me rappeler ce que Gérald avait dit. Six mois? Huit mois. Bon, tant pis, je ne pouvais pas attendre pour partager ma nouvelle idée géniale, j’allais donc me payer une petite séance de braillage-couches-biberons, en me disant qu’une « sortie de famille », c’était exactement ce qu’il nous fallait pour me rapprocher des filles. J’accélérai le pas.

Je regagnai ma voiture et démarrai. La route me sembla bien longue. Je rentrai au condo en montant les marches deux par deux. J’ouvris la porte en lançant joyeusement :

- Gérald! Je viens d’avoir une idée!

Gérald se tenait debout au milieu de la cuisine. Il n’avait pas l’air particulièrement de bonne humeur. Une blonde plantureuse, assise à table tenait un bébé de la main droite en déboutonnant son chemisier de la gauche.

- Euh… dis-je, je vous dérange?

- Olivia a faim, répondit la jeune femme.

Et alors? Elle n’allait quand même pas allaiter devant mon chum?

- Elle n’a pas de biberon? demandai-je un peu nerveusement.

- Ne vous en faites pas, dit-elle en souriant, Gérald m’a déjà vue.

Gérald haussa les épaules en signe d’impuissance. Je ne pus m’empêcher de laisser échapper un :

- Ah! ben maudit!

Et je ressortis en claquant la porte, pendant que Gérald se prenait la tête à deux mains.

(à suivre)