Les Enfants de mon chum (la suite)
Publié dans Le feuilleton du lundi à 03/28/2011 12:01 par Joan DurandSuite de Les Enfants de mon chum – Récit fictif
Toute ressemblance avec des personnes réelles est une pure coïncidence.
Je sentis le chat se frotter contre mes jambes. Morgan vint me rejoindre dans la cuisine avec son sac d’école.
- Es-tu bonne en Sciences?
- Euh… ça dépend. J’étais pas pire quand j’avais ton âge.
- Ça fait longtemps.
Charmant. Est-ce qu’elle le faisait exprès d’être désagréable?
- J’ai de la misère à rédiger mon rapport de labo, continua-t-elle. C’est tout croche. Voudrais-tu m’aider?
Finalement, peut-être qu’elle ne le faisait pas exprès.
- Je peux regarder. C’est quoi, ton expérience?
Elle sortit son devoir du sac d’école. Je m’approchai.
- On a évalué les capacités nettoyantes du Coca Cola sur du sang animal.
- Ouache.
- Tu peux le dire!
- Montre-moi ça.
Elle me tendit son rapport. Je jetai un coup d’œil.
- Annette?
Je levai la tête.
- Est-ce que je peux emmener une amie?
- Quoi?
- Au Centre Bell. Est-ce que je peux emmener une amie?
Un de plus, un de moins. Et déjà qu’on emmenait le chum…
- D’accord.
Elle sourit.
- À quelle heure on irait la chercher?
- Euh…
- Ses parents travaillent, il faut aller la chercher.
- Elle ne peut pas prendre le métro?
- Non, le métro ne se rend pas à Sainte-Thérèse.
- Sainte-Thérèse? C’est un peu loin.
- J’ai téléphoné à toutes mes amies, et aucune autre ne peut venir. Toute seule, ça va être plate. Chipie a son chum, elle…
Elle avait téléphoné à toutes ses amies AVANT de me demander l’autorisation?!? Bravo… Okay, du calme, me dis-je.
- Bon, d’accord, j’irai la chercher après le travail.
- Mais tu ne la connais pas. Vaudrait mieux que tu viennes me chercher la première, et ensuite on ira la chercher ensemble.
Là, ça devenait compliqué. À moins que je parte plus tôt du bureau?
- À moins qu’elle prenne l’autobus avec moi, le soir, mais là il faudrait que tu appelles à la commission scolaire pour demander l’autorisation.
- Pourquoi ne demandes-tu pas au chauffeur.
- Il est bête. Il dit toujours « non », et pourtant il y a plein de sièges de libres dans mon autobus.
- Sa mère ne peut pas téléphoner?
- Elle n’a pas le temps.
Et moi, j’ai le temps peut-être? Ciboulette… J’étais partagée entre mon désir de faire un succès de cette sortie en famille et l’impression d’être manipulée.
- Bon d’accord, je vais le faire.
- Et crois-tu qu’elle pourrait dormir ici après, parce que son père travaille le soir et sa mère n’a pas de voiture, alors elle ne pourra pas retourner chez elle?
Je me sentis comme coincée dans une spirale sans fin, ficelée comme un saucisson. À chaque nouvelle autorisation que je donnais, une nouvelle demande survenait.
- Chipie a le droit d’inviter son chum à dormir, elle?
- Oui, mais là ça commence à faire pas mal de monde.
- S’il te plaît, allez?
- Bon, d’accord, mais là tu ne me demandes plus rien. On le regarde, ce rapport de laboratoire?
- Merci, t’es fine!
Ça, pour être fine, j’étais fine. Jamais ma grand-mère Annette ne se serait fait prendre dans un gamique pareille. Je soupirai. J’essayerais d’être plus rusée la prochaine fois. Si prochaine fois il y avait, bien sûr.
Le grand soir, Gérald vint me rejoindre avec les cinq enfants (y compris le chum et l’amie) à l’entrée du Centre Bell, qui se trouvait à quelques rues de mon lieu de travail. Tout le monde avait l’air de bonne humeur et je me dis que, finalement, tout se passerait peut-être bien. Microbe se rua sur Youpi et Gérald prit au moins une vingtaine de photos. Il photographia également les filles sur la glace, au désespoir de celles-ci. Je commençai à me détendre et à profiter du moment présent.
Au bout d’une heure, je vis Gérald prendre son cellulaire. Bordel… Après quelques minutes, il m’annonça qu’une vente rapportant gros allait probablement se conclure le soir même et qu’il devait aller rejoindre son client.
- Tu ne m’en veux pas trop, Annette?
J’étais au désespoir, mais je le cachai pour ne pas le décevoir. Après tout, ce n’était quand même pas sa faute, et puis le travail, c’est la survie. Il fallait bien payer les comptes!
- Ben non, je comprends, dis-je.
- Je te laisse la voiture, je vais prendre un taxi. Comme ça tu pourras ramener les filles.
Il m’embrassa sur le front (signe qu’il se sentait coupable) et fila. Dix minutes plus tard, à peine, Chipie vint m’annoncer qu’elle allait quitter avec le chum pour sortir avec des amis, et je vis Morgan enlever ses patins pour aller s’assoir dans les estrades avec son amie. Je compris qu’elle allait probablement quitter bientôt, elle aussi, maintenant que le papa n’était plus là.
Je vis Jasmine sur la glace, avec ses neveux. Elle avait l’air de bien s’amuser.
- Tu veux qu’on rejoigne Jasmine, demandai-je à Microbe?
Erreur. Ne pas poser la question, imposer plutôt. Sinon il arrive ce qui m’arriva :
- Moi je veux une frite.
Eurk. Ça voulait qu’il fallait quitter la glace, retourner dans le vestiaire enlever nos patins, remettre nos chaussures et faire la file à un des petits restaurants. Ce que nous fîmes. Sauf que je demandai à Microbe de s’assoir dans les estrades pendant que je faisais la file. Quand je revins avec la frite, il s’était endormi. Je m’assieds près de lui et, de dépit, engouffrai la frite. Tant pis pour mon régime. Je grossirais, c’est tout. Et je pourrais rouler et rouler en me couvrant de neige jusqu’à la maison, jusqu’à ce que je devienne un gros bonhomme de neige sans aucun souci ni responsabilité. Ni frustration.
Vive les sorties en famille!
J’allai me chercher une deuxième frite. Au moins, la musique était bonne.
(à suivre)