Les Enfants de mon chum - récit fictif - L’intégrale
Publié dans Les Enfants de mon chum - texte intégral à 05/16/2009 01:12 par Joan DurandToute ressemblance avec des personnes réelles est une pure coïncidence.
CHAPITRE PREMIER – GÉRALD ET MOI
Moi, c’est Annette. Annette, troisième du nom. Ma mère s’appelait Annette. Ma grand-mère s’appelait Annette. Oui, je sais, d’habitude c’est les gars qui s’appellent du même nom de père en fils. Mais chez nous, on est généralement des filles de tête. La poigne de fer sans le gant de velours. C’est comme ça depuis plusieurs générations, même si les filles ne s’appellent pas toutes Annette. Annette première était une femme formidable, fonceuse, déterminée, énergique. Elle n’avait pas encore 20 ans, quand elle s’est retrouvée responsable de ses 11 frères et sœurs, après le décès de sa mère. Même si elle n’était pas invitée au conseil des « hommes de la famille », réunion que son père présidait dans la cuisine, le dimanche après dîner, en présence de tous ses fils, Annette n’hésitait pas à s’y introduire pour donner son avis sur les décisions importantes concernant la maison et le commerce familiaux. Ses frères prirent l’habitude de la consulter, avant de se prononcer au conseil hebdomadaire, et Annette finit par contrôler toutes les décisions familiales. Elle épousa, assez tard, un commerçant de la région avec qui elle eut une fille, une seule, qu’on prénomma également Annette et qui, comme sa mère, mena sa vie sans jamais laisser ses émotions prendre le dessus sur sa raison et, surtout, sans jamais se laisser influencer ou manipuler par qui que ce soit.
La poigne de fer sans le gant de velours semble s’arrêter à moi, Annette troisième, qui suis plutôt une Annette-velours-sans-la-poigne-de-fer. Sans aucune poigne, d’ailleurs. C’en est un problème. Mais j’y travaille. Je m’y sens obligée. Pour faire honneur à toutes les Annette de la famille.
Lui, c’est Gérald, mon chum. Mon conjoint depuis un an déjà. Un gars extra. Fin. Drôle. Agent d’immeuble. Marié, divorcé, deux grands enfants, des filles, qui vivent avec leur mère, quelques histoires d’amour qui n’ont pas marché, après quoi nous avons fait connaissance. Par hasard. Il me suivait dans l’allée des conserves à l’épicerie. Je cherchais ma liste dans mon sac à main, un petit panier sous le bras, et je pris une boîte de cœurs d’artichauts que je glissai dans mon petit panier tout en me tournant pour regarder autre chose. Je fais toujours ça. J’avance la main pour prendre un produit, mes yeux glissent sur un autre produit, ma main se dirige inévitablement vers le mauvais produit. Donc, comme je disais, la boîte d’artichauts glissa dans mon sac à main encore ouvert sans que je m’en aperçoive. Lunatique au cube. Gérald m’observait, amusé, à mon insu. Mais avant qu’il ait pu me faire remarquer mon étourderie, un agent de sécurité se pointa, me prit par le bras en me demandant de le suivre. Gérald se précipita pour expliquer à l’agent de sécurité que c’était une simple étourderie dont il avait d’ailleurs été témoin, que la boîte était tombée pendant que je regardais ailleurs.
- Vous la connaissez? a demandé l’agent de sécurité.
- Non, mais je l’ai vue.
- Qui êtes-vous, ai-je demandé à Gérald, en me demandant pourquoi cet inconnu se mêlait de mes affaires, et qu’est-ce qui se passe?
- Veuillez me suivre, Madame, répéta l’agent.
- Mais c’est une erreur, répéta Gérald, elle n’a rien fait, la boîte est simplement tombée, j’étais là, j’ai tout vu.
- Quelle boîte, ai-je demandé avec l’impression d’être dans un mauvais rêve, et qu’est-ce qui se passe ici?
Gérald fit mine de vouloir mettre la main dans mon immense sac à main, tandis que l’agent de sécurité me tenait l’autre bras et que je tentais de me libérer de ces deux inconnus qui parlaient en même temps; j’essayais de ne pas paniquer, mais les gens commençaient à s’attrouper autour de nous. Quelqu’un eût finalement l’idée d’alerter le gérant de l’épicerie, qui s’avança calmement vers nous :
- Puis-je vous aider, Madame? me demanda-t-il.
- Oh! oui, dis-je, ces deux hommes essaient de prendre mon sac à main, et…
- Nous avons un problème avec cette dame, me coupa l’agent de sécurité, elle…
- Elle a échappé la conserve dans son sac et l’agent croit qu’elle l’a volée, dit Gérald, coupant à son tour la parole à l’agent.
Interloquée, je regardai dans mon sac et, les yeux écarquillés, j’en sortis la conserve.
- Eh! ben… balbutiai-je.
Le gérant éclata de rire, me posa la main sur l’épaule et demanda aux curieux de circuler. Puis, s’adressant à moi, il dit :
- Si je peux faire autre chose, Madame, n’hésitez pas.
Puis il s’éloigna, me laissant avec Gérald.
- Je n’y comprends rien, dis-je, comment est-ce que j’ai fait ça?
- Peut-être souffrez-vous d’un déficit d’attention, me taquina Gérald.
- Oui, peut-être, répondis-je.
La vérité, c’est que l’idée que je pouvais souffrir d’un déficit d’attention ou d’un autre problème d’inattention m’avait souvent effleuré l’esprit.
- En tous cas, merci pour votre aide. Je ne sais pas comment j’aurais pu expliquer ça si vous n’aviez pas été là.
Gérald me sourit gentiment.
Je le revis, semaine après semaine, tantôt dans l’allée des surgelés, tantôt dans celle des croustilles, et, de fil en aiguille, d’une taquinerie à une autre, nous finîmes par prendre un café. Puis un deuxième.
Gérald me parlait de ses deux grandes filles, âgées respectivement de 17 et de 19 ans, de son ex-femme, une fille extraordinaire, architecte renommée, épouse irréprochable, mère dévouée, aimante, énergique, parfaite à tous points de vue.
- Et c’est pour ça que tu l’as quittée, lui lançai-je un jour, ironique.
- C’est elle qui est partie.
- Oui, je vois, tu as eu la chance unique de connaître Madame Perfection, tu ne lui arrivais pas à la cheville, elle t’a larguée et tu ne t’en remettras jamais. Ah! oui, j’oubliais, ça te fait tellement de bien d’en parler!
Gérald rit, les yeux remplis d’étincelles et les joues en fossettes. Je voyais bien que je lui plaisais.
- Non, tu es loin de la vérité. Je me suis laissé séduire par une jeune femme qui me faisait oublier mes cheveux gris et mon début de bedaine, admit-il en se tapotant le ventre.
- Oh! je vois, tu es si vieux que ça?
- Nan. Début quarantaine. Mais je me sentais vieux. Je me croyais vieux. Et Ève m’apportait sa fraîcheur. Avec elle, je me sentais rajeunir. Et puis elle m’admirait. C’était pas évident, pour le quadragénaire que je devenais, de cohabiter avec une fille parfaite, jamais satisfaite, toujours à me critiquer. Ève me voyait avec des yeux tout neufs. Avec elle, j’avais l’impression d’être une sorte de Superman, tu vois.
- Et…alors?
- Et alors rien. Mon ex a découvert le pot aux roses. Elle est partie avec les filles. Puis elle a refait sa vie. Elle a même eu un autre enfant, avec un gars qui a fini par en avoir marre lui aussi, de la perfection, et dont on n’a jamais réentendu parler.
- Et Ève?
- Ève? Ève était une perle rare. Un cadeau du ciel. Jeune. Belle. Drôle. Insouciante.
- Une autre femme parfaite? Mais tu les collectionnes, ma foi!
Gérald rit.
- Oui, c’est ce que je me suis dit. Et puis j’ai emménagé chez Ève. Au début, c’était le paradis. Les filles venaient de temps en temps, pas souvent. Elles aimaient bien Ève. Je me trouvais chanceux. Puis Ève est devenue jalouse. Jalouse du temps que je passais avec les filles. Jalouse de mes conversations téléphoniques avec leur mère. Jalouse de mes collègues de bureau, des dîners d’affaires, des clientes. Elle me posait des questions, écoutait mes conversations téléphoniques, lisait mes courriels, ouvrait mon portefeuille, fouillait dans mes poches, dans ma poubelle. Je pouvais difficilement faire un pas sans elle. Si elle m’appelait au bureau et que je n’y étais pas, elle pouvait rappeler 20 fois, me laisser une dizaine de messages, puis elle me piquait des crises quand je rentrais, me harcelait, demandait avec qui j’étais, avec qui je la trompais. Elle était convaincue que puisque j’avais trompé ma femme, je la trompais aussi.
- Ouais, bien c’est pas fou comme raisonnement. Tu l’as trompée?
- Jamais.
- Pour vrai?
- Je le jure, répondit-il en mimant le geste de la main sur la Bible. Mais elle ne me croyait pas. Et on se disputait continuellement à ce sujet.
- Alors tu es parti…
- Non, elle a suggéré qu’on cesse de se voir pendant un moment et elle n’a pas renouvelé le bail de l’appartement. Moi non plus. On s’est laissés comme ça. On s’est revus à quelques reprises, par la suite, mais la magie était envolée, je n’y arrivais plus. Je ne l’aimais plus.
- Ouais, bien on peut dire que tu as eu une vie amoureuse mouvementée.
Gérald prit un air piteux.
- Et toi? demanda-t-il, des amants, des époux?
Pas tellement, en fait.
- Rien de bien palpitant. Jamais mariée et jamais d’enfant.
- Pourquoi t’as jamais eu d’enfant?
- Je ne sais pas, répondis-je. Je n’ai peut-être pas la fibre maternelle.
C’était la vérité. Je n’avais pas gardé de petites voisines à l’adolescence. Je n’avais jamais vibré en voyait mes copines enfler de la bedaine. Et j’avais toujours trouvé qu’un bébé naissant ressemble davantage à un extra-terrestre qu’à ses parents.
- Ouais, ben ça je peux comprendre. J’ai jamais trop eu la fibre paternelle non plus. J’étais pas tellement patient avec les bébés. Et même quand les filles ont grandi. Je sais pas trop, j’étais peut-être pas fait pour être père.
- Tu les vois souvent?
- Nan. Pas eu de nouvelles depuis Noël. Et encore, rien qu’un appel.
- Et toi, tu les appelles?
- Sais pas quoi leur dire. Je leur envoie de l’argent à leur fête. J’ai pas la manière. Je ne sais pas comment les prendre. Je ne sais pas comment leur parler. J’ai jamais su. Jamais compris les enfants, jamais trop su comment être un bon père, comment être un père. Jamais su leur dire que je les aimais. Jamais su comment me faire pardonner la peine que j’ai fait à leur mère, mes défauts, mes manques. Je me sens si inadéquat en leur présence. J’étais peut-être juste pas fait pour être père.
- Ouais, je comprends. Je suppose que je ne suis pas non plus faite pour être mère.
Et c’est peut-être ce qui m’a le plus séduit de Gérald, du moins au début. La facilité avec laquelle il admettait son incapacité en face de la paternité. D’admettre, tout simplement, sans tenter de l’expliquer. Avec lui, je ne me sentais plus coupable de rien. Je n’étais plus mal à l’aise quand on me demandait si j’avais des enfants. Je sentais que j’avais le droit d’être moi. D’être honnête. D’être vraie. De ne pas avoir eu l’appel biologique. D’être une femme à part entière, sans avoir donné la vie. Malgré les points d’interrogation que je voyais dans les yeux de mes collègues, de mes tantes, de mes voisines. J’étais une femme, une vraie femme et, avec Gérald, je me sentais femme.
Nous avons emménagé ensemble un matin d’avril. Ça sentait le printemps dans la cour du condo que nous venions d’acheter. Un condo pas trop grand, juste pour nous deux. Un petit bureau pour lui, un autre pour moi, un salon, une chambre d’amis. Un condo qui nous ressemblait. Mobilier moderne. Appareils électroménagers dernier cri.
Gérald était merveilleux. Pas compliqué. Nous avions chacun notre carrière. Il travaillait souvent le soir. Je m’entraînais au gym après le bureau, dans l’espoir de faire fondre la vingtaine de livres que j’avais en trop. Nous rentrions à la maison vers 21 h. Prenions un verre de vin en nous racontant nos journées. Nous cuisinions une salade de pâtes. Un spaghetti. Rien de compliqué. Comme moi, Gérald détestait les légumes.. Nous étions bien ensemble. L’hiver, nous passions une semaine dans le Sud. Avec nos romans policiers. Jamais pendant la relâche scolaire, où les étudiants envahissent les plages. Nous aimions la tranquillité. Le silence. Notre vie était simple.
De temps en temps, j’allais au cinéma ou au théâtre avec ma collègue de travail, Jasmine Larivière, ma seule collègue célibataire et sans enfants et heureuse de l’être.
La vie suivait son cours, s’écoulait doucement. Et je me trouvais chanceuse, choyée par la vie. Moi, éternelle insatisfaite, la fille qui voit toujours le verre à moitié vide, pour la première fois depuis longtemps je le voyais maintenant, la plupart du temps, à moitié plein. J’avais retrouvé mon optimisme de l’enfance. Jusqu’à l’automne dernier.
CHAPITRE 2 – L’AUTOMNE DERNIER
C’était un jeudi soir de l’automne dernier, je rentrai tard du travail. J’avais passé une journée horrible. Je suis directrice chez Lacaille et fils, la plus grosse agence de placement du centre-ville. Les garderies avaient annoncé une journée de grève générale dans toute la province, et sept employées que j’avais promis pour des remplacements dans divers bureaux d’avocats du centre-ville avaient appelé l’une après l’autre pour annoncer qu’elles devaient rester à la maison pour s’occuper de bébé. Comble du malheur, notre seul employé masculin était en congé de paternité. Ma collègue Jasmine, directrice de la section employées de maison, avait passé une journée encore pire que la mienne et ne s’était pas gênée pour le faire sentir à l’entreprise au complet. Je rageais contre les congés parentaux.
- Ils ont le droit, c’est la loi, avait dit ma patronne.
- Ben j’ai le droit d’être en maudit, avait répliqué Jasmine du tac au tac.
Quelle belle journée. Yé… J’avais donc couru du matin au soir comme une poule sans tête, répondant aux clients impatients, éteignant les feux du mieux que je le pouvais, répondant aux exigences de chacun. Je n’avais pas eu le temps de dîner ni d’aller au gym, j’avais passé au moins deux heures dans un embouteillage (cout’ donc, comment peut-il y avoir autant de traffic quand tous les parents sont à la maison?!?!) et j’en avais jusque là du boulot, du trafic, des garderies et des lois sociales en faveur de la famille. Je souffrais d’un horrible mal de tête, j’avais les pieds en compote et je n’avais qu’une envie : manger du chocolat et me plonger dans un bon bain chaud.
Je rentrai donc chez moi soulagée, tirai mes chaussures au bout de mes bras et me dirigeai vers l’armoire à chocolat en criant à Gérald :
- Salut-je-suis-épuisée-est-ce-qu’il-reste-du-chocolat?
Pas de réponse. J’ouvris la porte de l’armoire. Plus de chocolat!!! Je vis une note sur la table : « Cocotte (oui, bon, c’est supposé être un mot d’amour), je négocie le condo de la rue Laforest, je rentrerai tard. Je t’aime. G. » Tant mieux pour lui, au moins il n’aurait pas à subir mon humeur massacrante. Je revins vers l’armoire dans l’espoir de trouver n’importe-quoi-au-chocolat-qui-calmerait-ma-rage-de-sucrerie, quand la sonnette retentit. Je me dirigeai vers la porte et trébuchai dans les chaussures que j’avais tirées au bout de mes bras quelques minutes plus tôt. Décidément, ça allait de mieux en mieux. J’ouvris. Un homme sérieux, papiers en main, se tenait devant moi.
- Monsieur Gérald X, c’est ici, me demanda-t-il en regardant ses notes.
- Oui mais il est sorti.
- J’ai un subpoena pour lui. Voulez-vous signer ici?
- Un subpoena? demandai-je, étonnée.
- Signez ici, je vous prie.
Je signai, pris le document et refermai la porte. Pas question d’appeler Gérald pendant une vente. Je me demandais bien ce qui pouvait bien être arrivé encore, mais je n’osai pas lire le document qui ne m’était pas adressé. Je tournai en rond un bout de temps, ouvris la radio, refermai la radio, ouvrit la télé, refermai la télé, rouvris la porte de l’armoire à chocolat, refermai la porte de l’armoire à chocolat, trébuchai à nouveau dans mes chaussures, tirai à nouveau mes chaussures au bout de mes bras et finis par me faire couler un bain moussant et à plonger dedans. Malgré les effluves de poire qui remontaient du bain et la chaleur de l’eau, je n’arrivais pas à relaxer. Je n’arrêtais pas de penser au subpoena, imaginant des scénarios plus improbables les uns que les autres. Finalement, n’en pouvant plus, j’attrapai une grande serviette dans laquelle je m’enroulai avec l’impression qu’elle avait encore rapetissé, sachant très bien que c’était moi qui avais pris un peu d’expansion avec l’arrivée de la quarantaine, et je me dirigeai vers la cuisine. Croyez-le ou non, je trébuchai ENCORE sur mes chaussures et m’étalai de tout mon long sur le sol. C’est dans cette position que je me trouvais toujours lorsque Gérald entra tout souriant.
- C’est vendu! lança-t-il d’un ton joyeux, avant de me voir étendue par terre et de demander, inquiet, mais qu’est-ce que tu fais là, ma cocotte?
- Je-re-la-xe, répondis-je de mauvaise humeur.
- Je vois. Pas de courrier?
Je pointai la table du doigt en me relevant lentement. Gérald s’avança vers la table et déplia le document en question. Il se mit à lire silencieusement. Je le vis blêmir graduellement. Il le lut jusqu’au bout, puis le reprit du début. Entretemps, je m’étais tiré une chaise et je l’observais silencieusement. Il ne dit pas un mot, replia le document, se prit un verre et se versa du vin (sans m’en offrir, signe annonciateur d’une très très mauvaise nouvelle) en se mordillant la lèvre inférieure (second signe annonciateur d’un souci de taille). Il s’assit à table en face de moi et se frotta le visage à deux mains. Je n’osais pas interrompre ce qui me semblait une réflexion d’importance.
- C’est Ève, dit-il enfin. Elle prétend avoir eu un enfant de moi et veut une pension alimentaire.
J’en eu le souffle coupé.
- Et… c’est… possible? risquai-je en souhaitant de toutes mes forces qu’il me jure sur toutes les bibles du monde que c’était tout-à-fait impossible, irréaliste, même farfelu.
- Ouais.
Bon. Voilà. C’était dit.
- Ouais, reprit-il, en se grattant le menton, on s’est revus à un moment donné, l’an dernier, avant que je te connaisse, et…
- Non, ça va. Laisse tomber les détails. Je peux imaginer la suite, merci bien. Mais comment as-tu pu faire une chose pareille?
- Qu’est-ce que tu veux que je te dise? Ces choses-là arrivent comme ça.
- Je ne crois pas, non. Pas à notre âge. On n’est plus des ados. On ne se fait plus « prendre », à notre âge. Les condoms, tu connais pas ça?
- Arrête avec tes reproches! Tu crois que je suis content? Tu crois que je suis fier, là? Tu sais combien ça va me coûter cette histoire?
Gérald a brandi la poursuite au-dessus de sa tête.
- Tu sais combien ça me coûte de pension alimentaire pour les filles? Et là je vais avoir à payer pendant au moins 18 ans pour un autre!
J’étais scandalisée.
- Pour toi ça se résume à une question d’argent? Hellooooooooo! Arrive en ville, mon vieux. Tu es père d’un bé-bé. Couches, biberons, nuits blanches, garderie, coliques, pédiatre, suces…! Finis les petits soupers en amoureux, mon vieux. Et qui c’est, tu penses, qui va se taper tout ça pendant que mmmmonsieur travaillera tous les soirs?
- Sûrement pas toi et ta fibre anti-maternelle!
- Ah! oui, parce que tu l’as, toi, la fibre paternelle, peut-être!
Je marchais de long en large dans la cuisine, évitant les chaussures que j’avais tirées au bout de mes bras et n’avais toujours pas ramassées. Gérald se prenait la tête entre les mains.
- C’est une catastrophe, Gérald. Qu’est-ce que tu vas faire?
- Qu’est-ce que tu veux que je fasse…
Ce n’était pas une question, mais une admission d’impuissance devant la fatalité. J’étais furieuse. Énervée. Abasourdie. Les émotions se bousculaient dans ma tête. Comment pouvait-il? Comment avait-il pu? Ce n’était pas possible, quand même, pas un bébé à 40 ans. Pas lui. Et surtout, surtout, surtout pas moi.
Gérald et moi n’avons pratiquement pas échangé un seul mot au cours de la semaine qui a suivi, à part, peut-être : « il reste du chocolat? » Oui, bien ça c’était la bonne nouvelle. L’armoire à chocolat était pleine. Nous en avons acheté tous les jours, chacun de notre côté. J’ai pris au moins 5 livres. Yé…
J’ai aussi dû acheter des fleurs et me confondre en excuses à la jeune fille que j’avais engagée le mois précédent pour remplacer une employée en congé de maternité, qui avait elle-même été engagée pour en remplacer une autre qui avait donné naissance à des jumeaux. Mais c’était sa faute, aussi. Elle était entrée dans mon bureau en catastrophe pour m’annoncer que son test de grossesse était positif. J’ai hurlé.
- C’est illégal, dit ma patronne. On ne peut pas hurler parce qu’une fille est enceinte. D’ailleurs on ne peut pas hurler tout court contre les employés. C’est du harcèlement psychologique. Et c’est illégal.
Je m’enfermai dans mon bureau pour ruminer, au son des courriels qui s’annonçaient à mon écran d’ordinateur.
- Mais qu’est-ce qui t’arrive, toi? demanda Jasmine en entrant en coup de vent, sans frapper, et en refermant la porte derrière elle. Paraît que tu harcèles les employées, maintenant?
- Ben oui, et trois filles qui tombent enceinte en une année, ce n’est pas du harcèlement, ça? Et une fille qui m’annonce sa grossesse la semaine où mon chum m’annonce qu’il est père d’un bébé tout neuf, ce n’est pas du harcèlement psychologique, ça?
- Oui, a répondu Jasmine en s’assoyant en face de moi, mais celui-là est légal. Les parents ont le droit de harceler les patrons. Mais y pas de vice versa. Et c’est pas parce que tu viens d’apprendre que tu seras mère de ton côté et que ça te fiche la frousse que tu peux te permettre de perdre la tête au bureau!
- Je ne serai pas mère. Gérald est père. C’est différent. J’ai jamais fait de bébé, je ne jouerai pas à la mère certain!
Découragée, j’ajoutai :
- - Mais qu’est-ce qu’on va faire, veux-tu bien me le dire, Jasmine?
- Bien, premièrement, a répondu Jasmine le plus sérieusement du mon, on va changer la chaise.
- Quelle chaise?
- La chaise des filles. Dès qu’on assoit une fille sur cette chaise, elle tombe enceinte. Alors je propose de changer la chaise.
Je fus prise d’un fou rire. Ma foi, Jasmine ne semblait pas désarçonnée le moins du monde par notre bébé boum d’entreprise. Elle trouvait même le moyen d’en rire.
- Je ne parlais pas de ça, voyons. Je me demande ce qu’on va faire, Gérald et moi. Tu nous vois, avec un bébé?
Jasmine se gratta la tête.
- Bien d’abord, la fille demande une pension, n’est-ce pas? Elle ne cherche pas des parents. Et si je me fie à ce que je vois dans mon entourage, je te gage qu’elle ne courra pas après lui pour lui accorder des droits de garde!
Tiens, c’est vrai. Je n’avais pas pensé à ça. On n’aurait forcément la garde. Peut-être un droit de visite ou de sortie, tout au plus. Quelques heures par deux semaines. Entre les boires, si ça se trouve. Et puis de toute manière, il faudrait pas mal de temps avant que la cause soit entendue par le tribunal. Quelques-unes de mes collègues attendaient de passer en justice pour des histoires de divorce, de garde d’enfants et de pension alimentaire, et je savais que la cause pouvait être remise à plusieurs reprises et que l’audition pouvait être retardée par de nombreuses procédures inutiles avant qu’on soit fixés.
Je commençais à respirer mieux et à me détendre. Crée Jasmine! Elle savait me remettre de bonne humeur.
CHAPITRE 3 – UN MALHEUR N’ARRIVE JAMAIS SEUL
Comme je m’y attendais, plusieurs semaines passèrent sans que j’entende parler du nouveau bébé de mon chum.
Comme il se doit dans ces cas-là, Gérald avait consulté un avocat et avait failli passer en « intérimaire », mais une fois Ève avait été malade, la seconde fois elle avait changé d’avocate, ensuite la deuxième avocate avait demandé d’être libérée de son mandat pour incompatibilité de je-ne-sais-plus-quoi avec sa cliente, puis la troisième avocate qui s’était présentée avait dit au juge qu’elle n’avait pas eu suffisamment de temps pour étudier le dossier et finalement, la dernière fois, le juge n’avait pas eu le temps d’entendre les parties. Chaque fois, Gérald avait perdu une journée de travail, avait payé son avocat le gros prix pour attendre que ce soit leur tour de se faire dire qu’ils ne seraient pas entendus ce jour-là et était rentré à la maison en fustigeant. Ces jours-là, je l’écoutais en hochant la tête et en remerciant le ciel de me laisser vivre en couple (et non en famille) encore quelque temps.
Ce vendredi là, j’avais quitté le bureau assez tôt. J’avais été particulièrement efficace et je trouvais que je méritais un petit congé. Je marchais vers chez moi, légère, pensant au petit rôti que je mettrais au four en rentrant. L’automne qui commençait sentait les feuilles mouillées. Je ramassai une feuille toute rouge et sans défaut que je me promis de faire sécher entre les feuilles de mon Atlas. En montant les marches, j’entendis du bruit qui venait de chez nous. Tiens, tiens, on avait de la visite… J’étais étonnée que Gérald soit déjà là. J’ouvris la porte avec un joyeux :
- Bonjour!
Pas de réponse. Et là, j’eus la surprise de ma vie. Des sacs de voyages étaient éparpillés dans l’entrée. Un chat minuscule sortit de sous la table pour aller se réfugier en courant dans l’armoire à chocolat dont la porte était grande ouverte (comme l’étaient d’ailleurs toutes les portes d’armoire et celle du réfrigérateur), en passant entre les jambes d’un gamin haut comme trois pommes qui se gavait de MES friandises. Deux adolescents, une fille et un garçon, dansaient et riaient devant la télé d’où sortait une musique que je jugeai complètement « hystérique ». Une autre adolescente, étendue sur le sofa de cuir blanc, du vrai cuir j’entends, les jambes appuyées sur le dossier, feuilletait un de mes magazines en grignotant des croustilles.
Personne ne faisait attention à moi. C’était comme si je n’étais pas là. J’aperçus tout à coup une note sur la table de la cuisine : « Cocotte, j’ai essayé de te joindre au bureau tout l’après-midi. Les filles vont passer quelques jours ici pendant que leur mère est à l’hôpital. Je t’expliquerai. Je ne rentrerai pas tard. Je t’aime. G. »
- Veux-tu un chocolat? me demanda le bout de choux.
Je hochai la tête en soupirant et fis mine de prendre le chocolat un peu écrasé que me tendait la petite main, mais il resta collé entre les doigts du gamin. Le petit éclata de rire.
- Oh! oh! c’est collé!
Il mit la friandise dans sa bouche et essuya sa main barbouillée de chocolat sur son t-shirt, prit un autre chocolat dans la boîte, l’échappa par terre, le ramassa et me le tendit en se remettant à rire de plus belle. Je me laissai glisser en position assise près de lui. Il leva les sourcils, sourit et s’assit près de moi, en prenant bien soin de s’allonger les jambes comme je l’avais fait.
- C’est quoi ton nom? me demanda-t-il.
- Annette.
- An-net-te??
Et il éclata de rire à nouveau. Puis il se concentra sur sa… euh… sur MA boîte de chocolat importés et engloutit un autre morceau. Je me dis que s’il continuait, il finirait par vider la boîte et se rendre malade. Mais pour dire la vérité, je me sentais soudainement trop lasse pour intervenir. Moi, Annette-la-douce, Annette-la-tranquille, voyais ma maison et mes prochains jours envahis par une bande de jeunes. Mes prochains jours, et peut-être plus. Et si c’était les prochaines semaines? Ou bien les prochains mois? Je me sentis alors dépassée, découragée. J’appuyai ma tête contre le mur et fermai les yeux. Quel bordel…
Tandis que je ruminais des idées plus noires les unes que les autres, je sentis un contact humide sur ma joue. J’ouvris les yeux. Le petit garçon s’était relevé et avait déposé un bisou sur ma joue.
- Bonne nuit, beaux rêves, me chuchota-t-il.
Et il laissa tomber la boîte de chocolat par terre et se mis à courir après le chat qui, lui, poursuivait un pompon de laine. Pompon qui me rappelait vaguement quelque chose, d’ailleurs, mais quoi? Un pompon bleu pâle… mais où avais-je vu ce pompon? Ça y est, je me souvins. La poupée de porcelaine qui décorait ma table de nuit portait un poncho attaché par deux petits pompons… Se pouvait-il… ah! non, je ne pouvais pas croire que…
Je me relevai à toute vitesse et je bondis dans ma chambre. Mon cœur s’arrêta. La poupée était par terre. Je la ramassai. Elle n’était heureusement pas abîmée. Un peu décoiffée… pleine de chocolat!… et il lui manquait, bien sûr, un pompon. Je fermai la lumière et la porte de ma chambre, je poussai ma table de nuit contre la porte et je m’étendis sur le lit avec ma poupée de porcelaine. Je mis des mouchoirs dans mes oreilles pour ne plus entendre les cris de guerre du petit bonhomme qui poursuivait maintenant le chat et la musique hystérique du salon. Tout ça, c’était trop. J’avais besoin de m’isoler de tout ce bruit, des envahisseurs. De me déconnecter de la réalité. Au moins quelques minutes. Jusqu’au retour de Gérald. Après tout, c’étaient ses enfants, alors à lui de s’en occuper et de mettre un peu d’ordre dans leur fouillis. Qu’il les emmène à l’hôtel, n’importe où, car moi je ne pourrais sûrement pas supporter de vivre ça ici. Je n’avais pas à subir ça, certainement pas. Je méritais le calme, le silence. Je réalisai que je n’avais pas soupé et repensai à mon rôti. Mais je n’avais pas faim. Ou du moins je n’avais plus faim. Je ne voulais plus les voir. D’ailleurs les trois grands n’avaient même pas daigné me regarder à mon arrivée. Ils étaient chez moi, pourtant. Bravo, là bravo, quel savoir-vivre. Parlant de savoir-vivre, s’ils se mettaient à faire d’autres dégâts pendant que j’étais réfugiée dans ma chambre? Et s’ils cassaient mes bibelots. Ou abîmaient ma belle télé HD? Ou mes beaux meubles? Et si mon beau divan de cuir blanc se retrouvait enduit de chocolat importé? Et mon beau plancher de bois franc, égratigné?
Je commençai à sentir la panique monter en moi, lentement mais sûrement. J’étais réfugiée dans ma chambre pendant que mon magnifique condo était envahi et peut-être en train d’être démoli par une bande de jeunes mal élevés. Et je n’avais aucune idée de la manière dont je pourrais reprendre le contrôle de mon condo. Je n’allais quand même pas rester là, cachée dans ma propre maison, pendant que des extra-terrestres s’appropriaient MON domaine…
Je pris alors mon courage à deux mains et me levai, recoiffai rapidement mes cheveux et tirai sur ma jupe en passant devant le miroir mural. Je déplaçai la table de nuit et ouvris la porte. Le petit voleur de chocolat importé se tenait devant moi, les yeux brillants. Il ouvrit la bouche pour me faire un sourire « chocolaté » :
- T’étais où? demanda-t-il.
- Euh… je me reposais.
- T’es fatiguée?
- oui, un peu.
- Pourquoi faire?
- Bien, il y a beaucoup de bruit ici, tu ne trouves pas?
- T’es fatiguée du bruit?
- Oui, oui, c’est ça. Je suis fatiguée du bruit, oui. Tu viens avec moi? On va aller leur demander de baisser la musique.
Comment ça, leur demander? On ne va rien leur demander du tout, on va baisser la musique, point à la ligne. C’est ce qu’aurait fait ma grand-mère Annette. Je suis chez moi, ici, après tout, me dis-je finalement.
L’enfant prit ma main. Je figeai, mal à l’aise. Il me regarda, inquiet, et demanda :
- Tu viens-tu?
J’acquiesçai et nous allâmes ensemble dans le salon. Les deux danseurs riaient aux éclats, étendus par terre, sur le dos. La fille se tenait les côtes.
Je me penchai pour prendre la manette à mes pieds et, laissant la main du petit bonhomme, je fermai la télévision, pendant qu’il s’agrippait à ma jupe. Misère, un nettoyage à sec! Les deux danseurs avaient arrêté de rire et la liseuse, quitté son MON magazine des yeux pour me fixer, intriguée. Consciente de briser le tempo, je pris mon courage à deux mains et dis, d’une voix timide, en me demandant comment je pouvais être aussi mal à l’aise avec ces polissons, alors que je montre tellement d’assurance au bureau :
- Bonjour… je… je m’appelle Annette.
- Bonjour Annette, répondit la liseuse. Est-ce que mon père est là?
Avant que j’aie pu répondre, la danseuse se relevai et lança à celle que je supposai être sa sœur :
- Je te l’avais bien dit qu’il a une nouvelle blonde!
Une « nouvelle » blonde! Yé… ça commençait bien.
La danseuse s’avançai vers moi, me tendit la main et dit avec un sourire charmeur :
- Bonjour Annette! Moi s’est Morgane. Je suis la fille de Gérald. J’habite ici.
Quoi? Comment ça, j’habite ici… pas question!!! C’est moi qui habite ici, toi tu es en visite, et pas pour longtemps ma chouette! Je respirai un grand coup et répondit, le plus calmement possible :
- Je suis la conjointe de Gérald. J’habite ici.
Et vlan. Elle éclata de rire et a ajouta :
- J’espère qu’on va bien s’entendre!
Sinon quoi, Mademoiselle? Okay, du calme voyons, soyons adulte. Je respirai un autre grand coup et me tournai vers la liseuse :
- Et les autres, vous êtes?
La liseuse tourna une page de son magazine, m’ignorant totalement. Espèce de chipie. Morgane répondit à sa place :
- Elle c’est ma sœur.
Oui, on s’en doutait. Et pointant du doigt le danseur, Morgane dit :
- Et lui, mon chum.
Puis elle souleva de terre le petit garçon et lança, en l’embrassant sur la joue :
- Et lui, lui c’est mon petit frère le microbe!
Microbe se débattit pour retourner par terre, riant de la plaisanterie :
- Je suis pas le mi-cro-be, bon!
De toute évidence, ces deux là s’adoraient. En voyant les taches de friandise laissées par Microbe sur le joli chandail blanc de Morgane, je souhaitai qu’il fût lavable à la machine. Le chandail, pas Microbe. Puis cette pensée me fit sursauter. Ah! non, je n’allais certainement pas me taper le lavage des polissons, quand même! Okay, bon, du calme, personne ne me demandait de faire le lavage. Ni même de prêter ma belle laveuse frontale toute neuve.
Microbe, qui avait repris discrètement ma main, me fit sortir de mes pensées :
- À quoi tu veux jouer?
- Pardon?
- Tu veux pas jouer?
Étrange demande. Je n’avais jamais « joué ». Et à vrai dire, je ne savais pas vraiment ce qu’il entendait par « jouer ». J’optai pour la franchise :
- Je ne sais pas comment jouer.
Chipie me lança un regard méprisant et, déposant MON magazine par terre, elle dit :
- Les gens sérieux ne jouent pas, Microbe. Viens ici, on va remettre la musique.
Je faillis m’étouffer, scandalisée. Pas question que je la laisse me défier ainsi :
- Ce n’est pas une bonne idée. À cause des voisins. La musique forte les incommode et on risque d’avoir des problèmes.
- Qui ça, on, me demanda-t-elle de son petit air hautain.
- Moi. Moi et… euh… votre père.
Elle prit un air horrifié.
- Alors tu habites vraiment ici?
- Oui. C’est chez moi, ici. C’est mon condo. Je suis propriétaire.
- Copropriétaire! lança Gérald, qui entrait justement.
Il avait un sourire radieux que je ne lui avais pas vu depuis longtemps. Il m’embrassa sur la joue et ajouta :
- Je vois que vous avez fait connaissance! Excellent!
Puis, regardant le chum qui avait l’air de réaliser soudainement qu’il pouvait se tenir debout, Gérald demanda :
- J’ai apporté de la pizza, tu soupes avec nous… comment t’appelles-tu, déjà?
- Quentin.
Ils se serrèrent la main. Faut croire que Gérald inspirait davantage de respect que sa Copropriétaire, ma foi. Je me permis une petite remarque :
- Chéri, nous avons un petit rôti de porc au réfrigérateur, et…
- Oui, je sais, répondit-il toujours souriant, mais aujourd’hui c’est fête, nous avons de la grande visite, alors j’ai apporté deux bonnes grosses pizzas toute garnie.
Toutes garnies de gras, oui! Je n’en revenais pas.
- Et pourquoi on ne se mettrait pas de la musique, demanda Chipie, manipulatrice.
- Non, me suis-je hâtée de répondre, les voisins risquent de se plaindre et on pourrait avoir des problèmes.
- Bah, pourquoi pas, répliqua Gérald en regardant sa montre, il est tôt et une fois n’est pas coutume! Quelqu’un a apporté des CD?
- Moi! répondit Chipie triomphalement.
Sur quoi elle se dirigea vers les sacs de voyage éparpillés dans la cuisine, choisit une petite valise noire. Je fulminai intérieurement. Elle ouvrit la valise qui se révéla être un système audio portable pour mp3, avec le mp3, bien entendu. J’en avais magasiné un semblable avec Jasmine, pour l’anniversaire de sa filleule. Ces systèmes n’avaient plus de secret pour moi.
- Wow, s’écria mon Copropriétaire. Génial. On va le brancher.
On ne peut plus génial, en effet. Dans quelle jungle est-ce que je me retrouvais?
- C’est moi qui le branche! C’est moi! C’est moi! cria alors Microbe en sautillant, accrochant accidentellement le chat qui poussa un miaulement horrible.
Bordel, comment est-ce que j’allais pouvoir supporter ça, même pendant quelques jours seulement?!? Je pris une grande respiration. Il y avait sûrement une solution. Il y a toujours une solution. Je soupirai et décidai de remettre la recherche de solution au lendemain.
CHAPITRE 4 – CATACLYSME, JOUR 1
Le lendemain était un samedi, donc une grosse journée de travail pour mon amour d’agent d’immeubles. De mon côté, j’avais prévu flâner au lit avec mon café et mon journal, bruncher au centre-ville avec une copine, passer au bureau pour préparer les contrats du nouveau personnel, puis rejoindre Jasmine au cinéma. J’appréhendais un peu le retour à la maison qui suivrait, mais c’était tout de même une situation temporaire à laquelle je pouvais très bien faire face. J’allais tout bonnement faire une femme de moi et supporter ces petits inconvénients de la vie avec philosophie et humour.
La soirée ne s’était pas trop mal terminée, le chum était retourné chez lui, et les deux ados campaient dans le salon avec Microbe.
Gérald se leva à la sonnerie du réveil. Il marmonna quelque chose au sujet d’un rendez-vous chez le notaire et de visites libres à n’en plus finir. J’ouvris un œil :
- Tu as pris des dispositions pour les enfants, n’est-ce pas?
- Elles sont assez grandes pour s’organiser et je viendrai les chercher vers 19 h pour les emmener au resto. Tu viendras avec nous?
- Et Microbe?
- Euh… bien les filles vont s’en occuper, j’imagine.
Je m’assis dans le lit.
- Comment ça, j’imagine? Gérald, il faut régler ça avant que tu partes, elles doivent s’occuper du petit, c’est important. Et le chat, aussi, il faut une litière, de la nourriture à chats. Il faut faire une épicerie, aussi, on ne peut pas toujours acheter du restau.
- Relaxe, Cocotte, arrête de tout compliquer. Je m’occupe de tout. Dors tranquille, je suis là.
Il m’embrassa sur le front et quitta la pièce. Je l’entendis ouvrir le robinet de la douche et reposai ma tête sur l’oreiller, rassurée. Je me rendormis aussitôt.
Je fus soudain réveillée par des bruits de chuchotements. J’ouvris les yeux. Microbe se tenait debout près de mon lit et me regardait de ses yeux immenses.
- J’ai faim, dit-il.
Je jetai un coup d’œil au cadran : 8 h.
- Euh… Gérald est là? demandai-je.
Il hocha la tête de gauche à droite.
- Euh… tes sœurs sont là?
Il haussa les épaules. Je soupirai et me levai, bien décidée à demander aux filles de s’occuper de leur petit frère. Microbe attrapa ma main. Je me rendis avec lui dans le salon. Deux sacs de couchage étaient vides. Morgane dormait dans le troisième. Je me penchai vers elle et chuchotai :
- Morgane, ton petit frère a faim. Je crois que ton père t’a demandé de t’occuper de le faire déjeuner.
Pas de réponse. Je répétai un peu plus fort. Toujours rien. Je la poussai délicatement. Elle leva la tête. Je lui redemandai de s’occuper de son petit frère.
- Non, ça c’est la responsabilité de ma sœur.
- Où est-elle?
- Aucune idée.
Elle reposa la tête sur l’oreiller. Je soupirai.
- Viens, Microbe, dis-je en me relevant, on va téléphoner à ton père.
- C’est pas mon père.
Oui, oui, c’est vrai, Gérald m’avait expliqué. Chipie étant majeure, elle avait la tutelle de son demi-frère pendant que sa mère était à l’hôpital;f nous en avions donc la charge pendant que la mère se remettait. Je décrochai le téléphone et appelai Gérald. Répondeur. Misère. Je composai son numéro à l’agence. Évidemment, à cette heure, la réceptionniste n’était pas encore arrivée. Ça commençait bien! Ne pas m’énerver, surtout ne pas m’énerver.
Je mis une rôtie dans le grille-pain et ouvris la porte pour ramasser le journal. Pas de journal. Du calme.
- J’aime pas ça, des rôties, me dit Microbe, qui s’était assis à la table.
- Tu veux un yogourt?
- Je veux un yogourt aux fraises.
- Il n’y en a pas, dis-je en ouvrant la porte du réfrigérateur. On a seulement du yogourt nature.
- J’aime pas ça, du yogourt nature.
Évidemment. Surtout, surtout garder mon calme.
- Bon, tu manges quoi, toi?
- Du chocolat.
Misère.
- Il n’y en a plus, tu l’as tout mangé hier soir.
- Je veux du beurre.
- Du beurre? Du beurre tout seul?
- Non. Du beurrebecue.
Du beurrebecue? Du barbecue? Bon, on n’était pas sortis du bois!
- Il n’y en a pas, dis-je.
- Mon ami, lui, il mange des céréales d’abeille. Moi je veux des céréales d’abeille.
- Des quoi?
- Des céréales d’abeille.
- Des céréales d’abeille? C’est quoi, ça, des céréales d’abeille?
- C’est juste des céréales d’abeille.
Je m’assis près de lui et je pensai tout haut :
- Mais qu’est-ce qu’on va faire de toi, dis donc!
- T’en as pas, ici, des céréales d’abeille?
J’ai une tête à manger des céréales d’abeille, moi? Je soupirai.
- Bon, j’ai une idée, dis-je. Tu sais t’habiller tout seul?
- Oui, répondit-il fièrement.
- Alors voici ce qu’on va faire. On va s’habiller, ensuite je t’emmènerai dans un restaurant et tu choisiras ce que tu veux manger, d’accord?
- D’accord, dit-il, tout content en courant vers son sac de voyage pour y choisir des vêtements.
La journée commençait vraiment mal. Il allait falloir que je discute sérieusement avec Gérald. Ou que je m’organise pour ne pas être là le week-end. Je n’allais sûrement pas m’occuper du marmot tous les week-ends. En attendant, je décidai d’annuler mon brunch au centre-ville…
Du calme, me dis-je, respire Annette, c’est une situation TEM-PO-RAI-RE, leur mère va bientôt sortir de l’hôpital et tu reprendras ta vie exactement où tu l’avais laissée.
Et puis, il n’était pas si mal, ce petit bonhomme de 3 ou 4 ans qui voulait manger du « beurrebecue ». Je souris intérieurement. Il était très mignon, en tous cas. Même s’il m’obligeait à modifier mon programme de la journée. En fait, ça n’était même pas sa faute, mais plutôt celle de Chipie qui avait disparu alors qu’elle devait prendre soin de son frangin.
Quand nous fûmes tous les deux habillés (Microbe avait même mis son manteau tout seul!), nous nous dirigeâmes vers ma voiture. Je l’installai du côté passager et nous conduisis jusqu’à un petit restaurant que j’aimais bien.
Une fois à l’intérieur, il demanda un jus et un muffin, qu’il mangea lentement et échappant des miettes partout. J’essayais d’empêcher les dégâts, mais plus j’essayais de le faire tenir tranquille, plus il se tournait vers les autres tables et échappait des morceaux de muffins. Au bout d’une heure, je commençais à être énervée. Je décidai de monter un tout petit peu le ton pour qu’il se calme :
- Microbe!
Il sursauta et se tourna vers moi, accrochant au passage son jus qui se répandit sur la table… avant même que j’aie eu le temps de réagir, le jus commença à couler par terre. Je pris une serviette de table pour tenter d’éponger la table, mais Microbe avait déjà commencé à le faire… avec la manche de son chandail! Je me levai, soulevai Microbe par les aisselles et le déposai par terre. Il éclata de rire. Je me précipitai au comptoir du service pour demander d’autres serviettes de table. Quand je revins à la table, Microbe avait disparu. Je fis des yeux le tour du restaurant et je l’aperçus en grande discussion avec un couple de personnes âgées, à une autre table. Je me dirigeai vers lui pour le ramener.
- Viens avec moi, Microbe, lui dis-je de plus en plus énervée.
- Votre enfant, ma p’tite dame, il faut le surveiller pour éviter les catastrophes, me chuchota la vieille dame avec un air de maîtresse d’école.
- Ce n’est pas mon enfant, répliquai-je.
- Heureusement pour lui, répondit-elle.
Va au diable, vieille bonne femme, me dis-je intérieurement. Je pris Microbe par le bras et le ramenai à notre table, finis d’éponger le jus sur la table tandis qu’un employé du restaurant venait me rejoindre avec une vadrouille et me dirigeai vers la caisse pour payer sous le regard curieux des autres clients.
J’étais épuisée. Et la journée ne faisait que commencer…
Pour éviter que la même scène se reproduise le lendemain matin, je décidai d’emmener Microbe à l’épicerie pour acheter des « céréales d’abeille ». Une fois là-bas, il me piqua une crise pour prendre un chariot.
- Ce n’est pas nécessaire, tentai-je de lui expliquer, nous venons seulement chercher des céréales.
- MÔA JE VEUX UN CHARIOT!!! répéta-t-il en criant.
À ce moment-là, j’étais vraiment très énervée, et il était hors de question que je cède. Je le pris par la main et nous nous dirigeâmes vers l’allée des céréales. Une dame m’arrêta :
- Votre fils, madame, il renverse ses bleuets.
Quoi? Que me racontait-elle? Je me tournai vers Microbe. Je réalisai qu’il avait agrippé, pendant que nous traversions l’allée des fruits et légumes, un casseau de bleuets qu’il semait derrière lui sans s’en rendre compte. Je voyais, du rayon des fruits jusqu’à Microbe, une ligne sinueuse de bleuets, dont la plupart avaient été écrasés par des clients pressés.
- Vous pouvez le surveiller un instant? demandai-je à la dame.
Et sans attendre sa réponse, je me précipitai au comptoir de courtoisie pour demander de l’aide et je revins récupérer Microbe. Pour la deuxième fois en 30 minutes, un commis vint vers nous avec une vadrouille. Je faillis mourir de honte. Lorsque le commis eut terminé, que la dame qui avait surveillé Microbe m’eut fait la morale parce qu’on ne doit jamais, au grand jamais, confier son enfant à une inconnue, je glissai un pourboire dans la main d’un deuxième commis en lui disant :
- Je vous en prie, Monsieur, pourriez-vous me trouver une boîte de « céréales d’abeille » avant que le petit ait tout démoli dans l’épicerie?
Le commis accepta et revint deux minutes plus tard avec la boîte en question. Je payai et nous sortîmes. Microbe, silencieux, regardait par terre d’un air piteux. J’ouvris la portière de la voiture et le fis monter. Je sortis mon cellulaire de mon sac à mains et essayai de joindre Gérald. Pas de réponse. Je laissai un message désespéré sur le répondeur. Je téléphonai à la maison. Pas de réponse non plus. Je décidai donc, à contrecœur, d’emmener Microbe avec moi au bureau. Je trouverais bien quelque chose pour l’occuper sur place.
Microbe ne dit pas un mot de tout le trajet, qui dura près d’une heure, ce qui me permit de souffler un peu. Je garai la voiture et le fit descendre. Il s’agrippa à mon chandail. Je me dis que c’était peut-être la première fois qu’il se trouvait dans la grande ville. Je le fis entrer dans le bâtiment, et il me suivit vers l’ascenseur.
- C’est moi! C’est moi! s’exclama-t-il en appuyant sur le bouton de l’ascenseur.
- Viens, dis-je, nous prenons l’escalier.
Il s’arrêta, se croisa les bras et fil la moue. Je n’eus pas la force d’insister. Les portes s’ouvrirent.
- Okay, appuie sur le 5 alors.
Avant que j’aie le temps de réagir, il avait appuyé sur tous les boutons. L’ascenseur s’arrêta à chaque étage, jusqu’au cinquième. Je réussis quand même à respirer par le nez, et nous entrâmes dans les bureaux de Lacaille et fils. J’installai Microbe à la table de travail voisine de la mienne, avec une tablette de papier et des stylos de différentes couleurs.
- Tiens, tu t’assois là et tu me fais un dessin.
À ma grande surprise, il sourit et dit :
- Je vais te dessiner un beau cochon.
Un cochon, une poule, un canard, je m’en fichais, du moment que je pourrais travailler! Je lui souris en retour.
- D’accord.
Et je me mis au travail. De temps en temps, il m’interrompait pour me montrer son œuvre, mais il colora sagement en chantonnant, assez longtemps pour me permettre de me concentrer sur mes tâches. À un moment donné, je levai la tête et constatai qu’il n’était plus là.
- Microbe?
- Je suis là, répondit-il en accourant vers moi.
- Qu’est-ce que tu fais?
- Je joue.
- D’accord.
Je me remis au travail. Un peu plus tard, il revient me trouver et me demanda :
- Est-ce qu’on s’en va bientôt?
- Oui, répondis-je en jetant un coup d’œil à ma montre.
- Chez toi?
- Non, nous allons au cinéma avec mon amie Jasmine.
- Moi aussi?
- Oui.
Il prit son dessin et me le tendit.
- C’est pour coller sur ton réfrigérateur.
Je regardai le barbouillage. J’avais beau tourner la feuille dans tous les sens, je n’arrivais pas à reconnaître le cochon.
- Euh… merci…
Il avait l’air tout fier de lui. Je rangeai mes affaires en cherchant quoi dire pour l’encourager, lorsque j’entendis la clochette de la porte d’entrée. Je reconnus la voix de Jasmine :
- Il y a quelqu’un?
- Oui, on est là!
- Wow, qu’est-ce qui s’est passé ici? demanda-t-elle en me rejoignant.
- De quoi tu parles?
- Les plaques de nom des employés…
Je levai les yeux. Ma plaque avait été remplacée par celle d’un collègue. Je m’avançai vers un autre bureau, lui aussi annoncé par la mauvaise plaque. Et c’était la même chose pour le suivant et pour tous les autres.
Je me tournai vers Microbe.
- C’est toi qui as fait ça?
Il baissa les yeux sans répondre.
- C’est qui, ce gamin? demanda Jasmine, intriguée.
Je lui expliquai la situation, la mère malade, les filles, le demi-frère sous la tutelle de l’aînée des filles…
- On se croirait dans Ramdam!
Je soupirai.
- C’est pas drôle.
- Ouin.
- C’est la pire journée de ma vie!
- Ça j’en doute, ma vieille, attends de voir la réaction de la patronne lundi!
Puis elle ajoutant en fronçant les sourcils :
- On va remettre toutes les plaques à leur place, et toi tu ne bouges pas d’ici, dit-elle en pointant Microbe du doigt. Ensuite, on va au cinéma.
- Ça risque d’être catastrophique, dis-je en soupirant.
- Tu promets d’être sage si je t’achète un méga bol de pop corn? Demanda Jasmine à Microbe.
Il hocha la tête de haut en bas sans lever les yeux.
- C’est bon, continua-t-elle à mon intention. Nous irons voir un film familial, c’est tout. Ça se passera bien, tu verras. J’ai l’habitude avec mes neveux.
- Je ne sais pas ce que je ferais sans toi, Jasmine!
- Moi non plus je ne sais pas ce que tu ferais sans moi!
Après le cinéma, nous rentrâmes à la maison. Microbe s’était endormi dans la voiture et j’eus un peu de mal à le réveiller.
- Je veux voir ma maman, dit-il en baillant.
Moi aussi je voulais voir sa maman, lui rendre ses rejetons et oublier ce cauchemar au plus vite.
La porte du condo s’ouvrit avant que j’aie eu le temps de sortir ma clé. Chipie se tenait dans le cadre de porte, visiblement tendue.
- Où étiez-vous passés, hurla-t-elle en serrant son petit frère contre elle.
- Je m’en occupe, dit Gérald en faisant signe à sa fille de se taire. Puis, se tournant vers moi il ajouta :
- On s’inquiétait…
- J’ai laissé un message sur ton répondeur, dis-je en déposant mon sac à mains. Vous m’aviez laissée toute seule avec le petit et moi je devais travailler.
- Ma fille est sortie quelques minutes, et à son retour tu avais disparu avec Microbe!
- Quinze minutes à peine, ajouta Chipie.
- Quinze minutes? Alors je suis la femme bionique, répliquai-je, parce qu’en 15 minutes, j’ai eu le temps de prendre une douche, de m’habiller, de me maquiller, de me coiffer, d’annuler mon brunch, de chercher mes clefs de voiture et de replanifier ma journée!
- Tes clefs de voiture, s’indigna Chipie! Alors tu as pris Microbe dans ta voiture SANS SIÈGE D’AUTO???
Ouache, c’est vrai, le siège d’auto. Je n’ai pas d’enfants, moi, je ne pense pas à ces choses-là. Et puis on s’éloignait du sujet.
- Oui, Mademoiselle, je suis partie sans siège d’auto parce que je me suis trouvée à être la seule adulte responsable dans cette maison avec un jeune enfant laissé à lui-même…
- Ça va, ça va, m’interrompit Gérald. Écoutez, les filles, tout ça n’est qu’un tout petit malentendu.
Il me fallut tout mon petit change pour ne pas perdre mon calme.
- Non, non, moi je n’écoute pas, Gérald, toi tu m’écoutes. J’ai passé une des pires journées de ma vie à cause de votre manque d’organisation. Je ne veux plus JAMAIS avoir à m’occuper d’un enfant laissé sans surveillance. PLUS JAMAIS. Organise-toi et occupe-toi de tes enfants.
Chipie voulut répondre, mais Gérald lui fit les gros yeux.
- Je n’ai pas fini, dis-je. À partir de maintenant, si les filles s’absentent, TU es responsable de Microbe. Et TU réponds au cellulaire chaque fois que tu reconnais MON numéro.
Microbe leva les yeux vers moi et demanda tristement :
- Tu veux plus me voir parce que j’ai fait des bêtises…?
Pauvre petit… Je voulus le prendre pour le cajoler mais Chipie l’emmena en le rassurant :
- Mais non, mais non, toi tu es adorable, elle est fâchée contre son vieux. Allez viens, on va prendre ton bain.
J’éclatai en sanglots et Gérald me prit dans ses bras.
- J’aurais peut-être dû être plus clair avec les filles, j’imagine, j’étais loin de m’imaginer… elles m’ont tellement manqué, tu comprends…
Je me considérais la victime dans toute cette affaire, et pourtant je me sentais tellement coupable d’avoir exprimé ce que je ressentais devant ce tout petit bonhomme qui, après tout, n’avait rien fait de plus que ce que font les enfants. Je n’avais pas voulu faire de peine à Microbe. Ni à Gérald, mon adorable chum qui était si content de retrouver ses filles qu’il en avait oublié de les encadrer avec un minimum de fermeté.
Mais la Chipie, je lui en voulais. J’avais beau me dire que de nous deux, c’était moi l’adulte, je n’arrivais pas à la juger objectivement et j’avais l’impression qu’elle l’avait fait exprès de… de… de… de gâcher ma journée. Pas gâcher, quand même, mais… compliquer? Oui, c’est ça, compliquer ma journée.
CHAPITRE CINQ – LE CHALET
Ma grand-mère Annette avait autrefois un chalet au bord d’un lac, où je retrouvais, chaque samedi d’été, les enfants des cousins et cousines de ma mère. Nous devions être une dizaine d’enfants à courir sur le quai et à plonger dans le lac glacé, sans aucune surveillance (on ne parlait pas encore de sécurité nautique, à l’époque), ou à jouer à la cachette dans le petit bois voisin. Au chalet, nous étions tous frères et sœurs, les enfants étaient ceux de tout le monde, personne ne se mêlait de ses affaires et si je faisais une bêtise, je savais que le premier adulte à la découvrir me ferait agenouiller dans un coin. Mais au chalet, même les punitions étaient drôles, et il suffisait de convaincre n’importe quel adulte que j’y étais agenouillée depuis trop longtemps pour qu’il lève la punition donnée par un autre.
L’après-midi, les pères tondaient la pelouse, réparaient un robinet, remplaçaient une tuile, ajoutaient une gouttière… nos mères rangeaient les provisions, préparaient une tarte, des biscuits, une immense salade aux patates ou au macaroni, nettoyaient les genoux écorchés, échangeaient des potins.
Après le souper, cuisiné par les hommes sur le barbecue, les enfants passaient un après l’autre à la douche puis enfilaient un pyjama. Mon père faisait griller des guimauves qu’il nous distribuait. Quelques adultes fumaient la pipe autour feu, d’autres, ennuyés par les moustiques, jouaient aux cartes à l’intérieur.
Je finissais par tomber endormie au coin du feu, dans une grosse chaise de parterre en bois de ma grand-mère Annette, en écoutant les « mon oncle » parler de politique. Je me réveillais le lendemain, chez nous, dans mon pyjama qui sentait le bois brûlé et les guimauves, la tête remplie de merveilleux souvenirs de la veille et de projets pour le samedi suivant.
Ma mère étant déjà décédée quand ma grand-mère Annette nous quitta pour un monde meilleur, j’héritai du chalet. Trente ans avaient passés, et c’était devenu un endroit désert, où je me réfugiais de temps en temps pendant mes vacances ou pour refaire le plein d’énergie. Le lac était toujours aussi beau et le souvenir de mes samedis d’enfance suffisait à me faire oublier le stress de la ville.
C’est donc là que je décidai de me réfugier, le dimanche qui suivit ma journée au bureau avec Microbe. Ce matin-là, je me réveillai avant Gérald, rassemblai quelques affaires et partis tôt, après avoir laissé une note sur la table.
Je passai l’avant-midi sur le quai. J’avais apporté un sac d’arachides en écale, pour nourrir les « petits suisses », comme je faisais avec mon père quand j’étais petite. Il faisait frais et tout était silencieux, mais peu à peu le chalet sembla habité des bruits de mon enfance : la voix de mon père, le rire de ma mère, le tablier à fleurs de ma grand-mère Annette et même le marteau de mon grand-père, que j’imaginai perché dans son escabeau.
Je dinai d’une tartine de confitures et d’un verre de lait au chocolat. Puis je sortis sur la terrasse. Je me sentis redevenir la petite fille qui jouait à la marelle sur les tuiles de béton qui formaient la terrasse. Je ramassai une pierre, la lançai sur la première dalle et tentai de sautai par-dessus la dalle. Échec.
- Mais à quoi sert donc l’entraînement qui me coûte la peau des fesses si mes jambes refusent de m’obéir?
Un éclat de rire me fit sursauter. Je levai la tête. Monsieur Untel se tenait devant moi. Il portait sa boîte à outils de métal.
- Désolé de vous avoir fait peur.
- Non, non, ça va, je ne vous ai pas entendu arriver. Comment allez-vous, Monsieur Untel?
- Bien, bien. Je ne savais pas que vous seriez là aujourd’hui. Je repasserai un autre jour.
- D’accord. Saluez Madame Unetelle pour moi.
- Je n’y manquerai pas.
Il repartit. Monsieur Untel et madame Unetelle entretenaient le chalet en mon absence. Le généreux héritage de ma grand-mère Annette me permettaient de bien les rémunérer. Quand je m’annonçais, madame Unetelle disposait des fleurs dans un vase, sur la table de la salle à manger, pour m’accueillir. Je trouvais toujours un petit quelque chose dans le réfrigérateur. Des tomates du jardin, un pot de sauce à spaghetti, de la confiture de framboises… Monsieur Untel et madame Unetelle étaient charmants, dévoués, discrets et surtout très fiables, et je les aimais beaucoup.
Je terminai ma journée de « repos » dans une des grandes chaises de parterre en bois, à lire un roman policier.
Avant de repartir pour le condo, je jetai un dernier coup d’œil au lac. Pendant un instant, j’eus envie de m’installer au chalet, le temps que la maman de Microbe guérisse. Je chassai rapidement cette idée, me sentant coupable d’abandonner ainsi Gérald.
Puis je rentrai au condo. Je fus accueillie par une bonne odeur de soupe d’automne et le sourire radieux de Gérald.
- Je te sers un verre de vin, ma cocotte?
- D’accord. Où sont les enfants?
- Ils soupent chez leur grand-mère maternelle. Alors j’en ai profité pour nous faire une bonne soupe. J’ai acheté un pain belge. On va se régaler.
Quelle belle surprise! Je rangeai mes affaires et prit place à table. Gérald me servit. Puis il me tendit une feuille.
- Qu’est-ce que c’est? demandai-je.
- Notre nouvel horaire familial temporaire, répondit-il.
- Notre?
- Non, non, pas le tien. Le mien et celui des enfants.
Je lus. Tout y était prévu. L’heure du réveil; Chipie faisait déjeuner Microbe pendant que Morgane s’occupait du chat et de la litière; Gérald conduisait les filles à l’école et Microbe à la garderie, travaillait de la maison l’après-midi et ramenait Microbe de la garderie pour ensuite aller chercher les filles; Gérald s’occupait du souper, Morgane faisait la vaisselle pendant que Chipie donnait le bain de Microbe, lui racontait une histoire et le mettait au lit. L’horaire portait la signature des deux filles, celle de Gérald et un dessin de Microbe.
- Gérald, tu es merveilleux, m’exclamai-je.
Il me prit la main.
- Je t’aime, dit-il. Tout ira bien, tu verras.
- J’en suis certaine, répondis-je en souriant.
Je finis ma soupe, remplie d’optimisme pour l’avenir.
CHAPITRE SIX – LA TANTE GERMAINE
La semaine qui suivit s’écoula à merveille. Je me levais tôt et quittais la maison avant le réveil de la maisonnée. Quand je rentrais le soir, Microbe dormait déjà à poings fermés, blotti contre le chat, dans son petit sac de couchage à motifs de dragons installé dans le salon, tandis que les filles faisaient leurs devoirs dans le bureau de leur père. Quant à Gérald, j’ignore comment il arrivait à concilier ses nouvelles responsabilités familiales avec les visites immobilières en soirée mais, de toute évidence, il y arrivait. Et même si la fatigue commençait à se lire dans ses traits tirés, je le sentais fier et heureux quand il rentrait le soir, encore plus tard que moi.
Le samedi suivant, tandis que Gérald se rasait dans la salle de bains et que je paressais au lit avec le journal en savourant un bol de café au lait, on frappa à la porte. Le ronronnement du rasoir électrique cessa et j’entendis Gérald se diriger vers la cuisine et ouvrir la porte.
- Germaine… dit-il sur un ton que je n’arrivai pas à interpréter.
- Bonjour mon chou, s’exclama la voix féminine inconnue. Quel charmant appartement! Et quelle bonne odeur de café, c’est si accueillant!
- Euh… oui, entre, répondit-il à la dame qui s’était déjà tiré une chaise.
- Tu ne m’offres pas de café? Je dérange, peut-être?
- Pour dire la vérité, je n’ai pas beaucoup de temps ce matin, dit Gérald, j’ai des visites de maisons à organiser et un million d’appels à faire.
Je déposai mon journal et me levai en prenant à deux mains mon bol de café. Le miroir me renvoya une image de moi qui me fit sourire : mes cheveux ébouriffés et mon pyjama de flanelle à motifs de moutons me donnaient un petit air ado. J’allai directement à la cuisine voir à quoi ressemblait madame « mon chou » et, surtout, ce qu’elle fichait chez moi un samedi matin.
- Vous devez être Ginette, dit la dame quand elle me vit. J’ai beaucoup entendu parler de vous. En bien, évidemment!
La dame, une jolie femme vêtue avec style, semblait à peine plus âgée que moi. Elle avait un air autoritaire et sympathique à la fois.
Elle se leva et me tendit la main.
- Je suis Germaine, dit-elle.
- Annette, répondis-je en lui serrant la main.
- Annette, oui, bien sûr, pas Ginette. Je suis désolée. Je n’ai pas une très bonne mémoire des noms. Mais nous nous connaîtrons bientôt mieux et je n’oublierai plus.
Nous nous connaîtrons bientôt mieux? Vraiment?
- Germaine est la sœur de mon ex-femme, expliqua Gérald.
Puis, s’adressant à son ex-belle-sœur, il ajouta :
- Je suppose que tu viens nous donner des nouvelles de l’hôpital?
- En fait, j’aimerais que nous discutions, répondit-elle.
- Je vais refaire du café, annonçai-je, devinant que nous en aurions pour un moment.
Gérald acquiesça d’un signe de tête. Puis il demanda :
- Alors, Germaine, qu’est-ce qui t’amène?
- Eh! bien, je ne sais pas par où commencer, mon chou, c’est un peu délicat.
- Vas-y, Germaine, je suis tout ouïe.
- Bon, alors je me lance. Voilà. Je suis allée voir ma sœur à l’hôpital, hier après-midi. Et j’ai été très étonnée d’apprendre que les enfants n’ont pas vu leur mère de toute la semaine.
Je sursautai. Elle ne s’attendait quand même pas à ce que, en plus du trouble que nous avait occasionné la présence des enfants, nous les amenions rendre visite à leur mère à l’hôpital?!? De toute manière, le séjour à l’hôpital ne devait pas durer plus de quelques jours, m’avait dit Gérald. Et en plus, nous ne savions même pas à quel hôpital elle se trouvait. Non, mais, qu’est-ce que c’était que cette histoire?!? Elle se déplaçait un samedi matin pour nous faire des reproches?
Je pris une grande respiration. Ça n’était pas très sérieux, tout ça. Et puis si elle n’était pas contente, elle n’avait qu’à s’en occuper elle-même, des enfants.
- Tu penses que nous aurions dû y voir? questionna Gérald.
- Pas vous, répondit madame « mon chou », mais toi, oui. Je ne m’attends pas à ce qu’Annette, qui n’a pas d’enfant, soit sensibilisée à l’importance, pour des enfants, surtout un enfant en bas âge, de garder contact avec leur mère. Mais disons que je m’attends à un peu plus de sensibilité de ta part.
- Je ne suis pas le père du garçon, répondit Gérald beaucoup trop calmement à mon goût. Ce n’est pas à moi de voir à ça.
- Théoriquement, non, acquiesça madame « mon chou ». C’est ton aînée qui est tutrice, c’est à elle de prendre soin de son petit frère. Elle est majeure. Mais entre toi et moi, et malgré le respect que j’ai pour ma sœur qui semblait d’avis contraire quand elle l’a nommée tutrice, je doute que ta fille ait la maturité nécessaire pour se charger d’un enfant de quatre ans. Et comme tu as insisté pour te charger de tes filles et que leur mère a demandé que les enfants ne soient pas séparés…
Tiens donc. Le chat sortait du sac. Gérald avait insisté pour se charger des filles. Sans me consulter. J’avais bien envie de lui dire ma façon de penser. D’un autre côté, je ne voulais pas donner raison à cette dame qui venait se mêler de nos affaires.
- Gérald, dis-je calmement, refoulant ma frustration, je pense que j’ai mon mot à dire…
Madame « mon chou » m’interrompit :
- J’apprécie ton intérêt, Ginette, et je suis certaine que tu as de bonnes intentions à l’égard des enfants, mais il reste que tu n’as pas d’expérience comme mère. Et que ce ne sont pas TES enfants, mais ceux de Gérald. Alors s’il ne peut pas s’occuper des trois enfants, autant le petit que les grandes, c’est à moi d’y voir.
- Pas Ginette, Annette, répliquai-je, étonnée par l’assurance dont je faisais preuve. Tu as cent fois raison. Je ne suis pas mère et ce ne sont pas mes enfants. Mais je suis la conjointe de Gérald et, à ce titre, je pense devoir participer à cette discussion. Gérald est un excellent père et nous pouvons très bien nous occuper des trois enfants.
Gérald, me regarda, stupéfait de me voir prendre sa part alors qu’il savait que la présence des enfants ne m’enchantait pas. C’était plus fort que moi. Je ne pouvais pas laisser Germaine mettre en doute la compétence de mon chum. Ni les miennes. Même si je savais que, dans mon cas, elle avait entièrement raison.
Germaine soupira et nous regarda, tour à tour. J’apportai les cafés et m’assieds à la table, en face d’elle.
- Il y a autre chose, dit-elle après un moment. Ma sœur devra être hospitalisée plus longtemps que prévu.
- Combien de temps? demanda Gérald.
- Je ne sais pas précisément. Peut-être quelques jours, quelques semaines… ou quelques mois.
- Aucun problème, affirmai-je.
Germaine sourit :
- Je vous remercie. Sincèrement.
Elle prit une gorgée de café, visiblement satisfaite de la tournure de la discussion. Je réalisai que nous venions d’être manipulés. Par Germaine « mon chou », qui avait réussi à éviter d’avoir à prendre en charge les trois enfants de sa sœur hospitalisée en jouant avec nos « cordes sensibles ». Et j’étais tombée dans son piège comme une débutante.
Quelques minutes plus tard, Microbe est les deux filles étaient réveillés et avaient sauté dans les bras de leur tante Germaine. De toute évidence, ils l’adoraient et c’était réciproque.
Gérald commençait à regarder sa montre.
Madame « mon chou » annonça aux enfants que leur séjour chez nous allait se prolonger. Aucun d’eux ne sembla étonné. Comme s’ils avaient déjà été mis au courant avant même que j’aie pris ma décision. Je pris la résolution de relire mon bouquin sur les manipulateurs pour remettre en pratique quelques techniques.
Madame « mon chou » déclara qu’elle emmenait les enfants voir leur mère à l’hôpital et qu’ensuite elle se promettait une promenade au jardin zoologique avec Microbe. Je réalisai qu’elle venait de nous confier les trois enfants de sa sœur, mais avait déjà réglé leur emploi du temps de la journée sans même nous en parler. Je tournai ma langue sept fois et décidai de me taire. Au moins, j’allais pouvoir passer une journée tranquille, toute seule à la maison.
Madame « mon chou » déclara ensuite qu’elle avait apporté quelques affaires supplémentaires pour les enfants, des vêtements de rechange, des jouets pour Microbe, des veilleuses pour les filles…
- Et aussi, ajouta-t-elle en me jetant un regard en coin, le siège d’auto de Microbe. Il faut l’utiliser, précisa-t-elle à mon intention, chaque fois que Microbe monte dans une voiture. C’est la loi.
La boucane devait me sortir par les oreilles! Je devinai que Chipie m’avait dénoncée à sa tante quand j’avais sorti Microbe sans son siège d’auto, la semaine précédente. Je tentai d’attirer le regard de Gérald, mais il n’eut aucune réaction. Il ne se rappelait probablement même plus de l’incident. Chipie, de son côté, me regardait d’un air triomphant. Ça ressemblait à une déclaration de guerre. Je me sentais bouillir à l’intérieur. Pas question que je laisse voir mes émotions, par contre. Si la tante Germaine et Chipie avaient comploté contre moi, je ne leur donnerais certainement pas la satisfaction de me voir perdre les pédales, ce dont j’étais parfaitement capable à certains moments.
Je laissai donc madame « mon chou » encombrer ma cuisine des nouveaux bagages qu’elle avait apportés à ses neveux et lui offris même mon aide.
- Non, non, répondit-elle en souriant, les filles vont m’aider. Toi tu auras besoin de toute ton énergie pour ranger tout ça.
Je sursautai devant tant de culot. Ranger tout ça, mon œil. Les filles étaient parfaitement capables de s’en charger. L’ex-belle-sœur ajouta aimablement mais fermement :
- Où installerez-vous les enfants, au fait? Je suppose que vous leur trouverez un endroit un peu plus intime que le salon? Surtout les filles, elles sont habituées à avoir chacune leur chambre. Le salon, c’est bien pour quelques jours, mais pour quelques semaines ça manque un peu de confort. Si tu avais des enfants, Ginette, tu saurais qu’à cet âge-là, les filles ont vraiment besoin d’un peu plus d’intimité.
- On discutera de tout ça ce soir, à mon retour, trancha Gérald, comme s’il n’avait pas noté le sans-gêne de son ex-belle-sœur et les pointes qu’elle venait de me lancer. Pour le moment, j’ai une grosse journée et je suis presqu’en retard.
Il frappa des mains.
- Allez tout le monde, on s’habille, tante Germaine vous attend pour vous emmener voir votre mère à l’hôpital, ne la faites pas attendre.
Je me sentis temporairement soulagée par l’intervention de Gérald, bien qu’irritée. J’étais certaine que madame « mon chou » avait volontairement oublié mon prénom, et que son ton mielleux masquait son mépris pour les femmes qui n’ont pas d’enfants. Mais au fond de moi, je savais aussi que les insultes proférées par une femme cachent souvent une grande blessure. Je décidai de me taire, encore.
Une trentaine de minutes plus tard, je me retrouvai seule dans ma cuisine, au milieu des bagages éparpillés et des tasses de café sale. Le chat jouait avec la ganse de l’une des valises, qui faisait « cli-cling » chaque fois qu’elle frappait le plancher de bois. Je soupirai. Dire qu’il y avait quelques semaines à peine, je filais le parfait bonheur avec mon chum!
Je restai quelques minutes immobile, les yeux dans le vide, à me demander comment j’allais m’en sortir, cette fois. J’avais envie de m’enfuir le plus loin possible de mon condo et de laisser Gérald se débrouiller. Mais je voulais prendre soin de mon couple, de mon chum si merveilleux qui faisait tout pour me faciliter la vie. Et qui semblait si heureux de voir ses filles chaque jour. Allons, me dis-je pour m’encourager, la mère des filles n’allait quand même pas passer sa vie à l’hôpital. Et il faut bien supporter quelques désagréments, parfois, pour le bonheur de l’autre. De quoi souffrait-elle, au juste, la mère des mousses? Personne n’avait encore mis de mot sur la mystérieuse maladie. À moins que tous soient au courant sauf moi? Bon bon bon assez de paranoïa. Si Gérald avait été au courant, il me l’aurait dit. À moins qu’il ne trouve pas ça important et n’y ait pas pensé. Moi, à sa place, je n’aurais jamais oublié un détail pareil, mais Gérald…
Étonnant à quel point les hommes et les femmes sont différents et, pourtant, s’attirent comme des aimants. Gérald et moi avons tellement de points en commun. Nous vivons si facilement l’un près de l’autre. Quand il n’y a pas d’enfants entre nous, j’entends. Ce qui n’était pas le cas en ce moment même, mais bon. Dans des conditions normales, Gérald et moi nous ressemblons beaucoup sur certains points, nous sommes pratiquement en osmose et, pourtant, sur d’autres points, nous redevenons un homme et une femme aux antipodes l’un de l’autre. Nouveau soupir.
Je me levai de table et décidai de ranger un peu. Oui, je sais, j’avais décidé d’attendre que les filles rangent elles-mêmes, mais aussi bien attendre le Messie. Je rangerais donc moi-même. Oui, mais ranger où? Le salon était suffisamment grand pour servir de chambre à coucher à trois enfants, mais ce n’était évidemment pas l’idéal. Pas seulement pour les mousses, pour moi aussi. Depuis que les enfants étaient là, j’évitais le salon et je ratais sans arrêt mes émissions préférées. Ce serait bien de pouvoir me réapproprier mon salon et mon beau divan de cuir. Et mes magazines. Parce que Chipie ne se gênait pas pour lire mes magazines sans me demander l’autorisation. Elle avait même poussé l’audace jusqu’à répondre à l’encre, dans le magazine même, aux petits quizz de mon magazine préféré. Jasmine m’avait conseillé de rester calme. Après tout, probablement que la fille faisait déjà ça chez sa mère. N’empêche que je trouvais qu’elle manquait de savoir vivre et de respect. Il faudrait que j’en glisse un mot à Gérald, d’ailleurs. Ou que je change les magazines de place. Ou que je change les enfants de place. Mais pour les mettre où?
Je fis le tour du condo. Je ne voyais pas. À moins de sacrifier nos bureaux respectifs. J’adorais le mien. Il était décoré à mon image, chaque objet qui s’y trouvait avait sa raison d’être. Tout y était à l’ordre. Surtout que, depuis l’arrivée des filles, je préférais rester plus tard au bureau que de travailler à la maison. Le moins je voyais Chipie, le mieux je me portais. J’étais à peu près disposée à modifier un peu mon bureau, temporairement, très temporairement, pour en faire une chambre pour deux adolescentes. On pourrait y installer un lit à deux étages pour maximiser l’espace et je pourrais, très très très temporairement bien sûr, vider mon armoire de ses dossiers et papiers pour en faire une garde-robes. J’enlèverais, toujours de façon temporaire, mes bibelots et souvenirs de vacances, et aussi ma collection de sables du monde entier, que je pourrais remplacer pendant quelques semaines par des affiches de groupes de musique à la mode. Oui, je pourrais faire cette concession pour récupérer mon bien-aimé salon.
Restait Microbe. Le laisser dans le salon? Non. Le bureau de Gérald? Il n’accepterait jamais. Il y passait trop de temps depuis l’arrivée des filles. Il avait pris cette nouvelle habitude de travailler autant que possible de la maison pour répondre aux urgences familiales et passer du temps avec les enfants. Je n’allais quand même pas lui demander de travailler de la cuisine. D’un autre côté, c’étaient ses filles! Il fallait bien qu’il fasse quelques sacrifices. Quoi qu’il faisait déjà pas mal d’efforts en gérant leur horaire et en n’hésitant pas à modifier le sien au besoin.
Il y avait toujours ma petite salle de musique, mais ce n’était vraiment pas un endroit pour un enfant. D’ailleurs j’avais verrouillé la pièce pour éviter que les jeunes se permettent de pianoter n’importe comment et de désaccorder mon piano ou ma guitare. Oui, j’ai un piano. Et je joue un peu de guitare. Pas comme une pro, non, pour le plaisir, mais je suis assez douée. Ça me détend. Le piano m’avait coûté une fortune, je ne pouvais pas laisser un enfant de garderie s’en servir n’importe comment! Bon, bien, ça réglait la question. Microbe devrait continuer à dormir dans un sac de couchage, mais pas dans le salon. Dans notre chambre? Je ne voyais aucune autre solution. Mon bureau n’était certainement pas assez grand pour qu’on y installe trois lits.
Tout était donc décidé. J’avais, au chalet, plusieurs lits « pour la visite » qui ne venait plus depuis longtemps, et qu’on pourrait peut-être recycler pour le condo. Je donnai un coup de fil à Monsieur Untel pour lui expliquer la situation. Non seulement il accepta de défaire les lits et de me les apporter le jour même dans son vieux camion, mais il allait remonter dans ma chambre un lit pour « tout-petit » destiné à Microbe et m’aider à vider mon bureau et à y installer le lit à deux étages. Il ne me restait qu’à défaire les valises apportées par madame mon choux ». Le soir, quand Gérald rentra, tout était terminé.
J’étais impatiente de voir sa réaction.
Tadam! dis-je en ouvrant la porte de mon bureau.
Il resta figé, fixant le lit.
- Qu’en dis-tu, demandai-je.
- Euh… tu es sûre…?
- Tu as une meilleure solution? demandai-je.
- Euh… tu es prête à sacrifier ton bureau…
- Je n’ai pas le choix, les filles ont besoin d’un coin à elle. Et puis c’est temporaire.
- Euh… je ne sais pas trop…
- Quel est le problème?
Gérald soupira.
- Le problème, c’est que je te connais.
- Qu’est-ce que tu veux dire? Demandai-je, sur le point de me vexer.
- Tu es une personne extrêmement généreuse. Tu donnes sans compter, et puis à un moment donné tu étouffes, tu dis que tu t’es oubliée et tu explose de frustrations.
- Tu exagères pas un peu, là?
- Pas sûr…
Je savais qu’il avait raison. Du moins en partie. Mais là on parlait d’une situation temporaire. Je le lui dis. Il ne répondit pas.
- Gérald, c’est temporaire, n’est-ce pas?
- Je l’espère, ma « Cocotte », je l’espère.
Là, j’eus comme un petit doute. L’impression que Gérald en savait plus qu’il en avait dit. Mais avant que j’aie le temps de poser la question, il demanda :
- Et Microbe?
- Suis-moi, répondis-je en lui prenant la main et en le conduisant dans notre chambre.
J’ouvris la porte :
- Tadam!
Gérald fixa pendant quelques secondes le lit pour « tout-petit », placé près du nôtre, et me regarda comme si j’étais une extra-terrestre.
- C’est quoi, ça? demanda-t-il en pointant le lit minuscule.
- Qu’est-ce qu’il y a?
- C’est une blague?!?
- Non… où veux-tu que je le mette?
- Mets-le où tu veux, mais pas dans NOTRE chambre!
- Comment ça, mets-le où tu veux. C’est pas mon fils! Je fais de mon mieux, moi. Si t’es pas content, t’as qu’à lui en trouver, toi, une place. On va voir si tu peux faire mieux!
- Ben… là…
- Ce sont TES enfants, TU te débrouilles TOUT seul! Et je t’interdis de l’installer dans MA salle de musique. En passant, n’oublie pas que ton ex-belle-sœur t’a laissé une liste de choses à faire sur la table de la cuisine!
Je sortis de la pièce en claquant la porte, furieuse, et me dirigeai directement dans la salle de bain me faire couler un bain chaud. Rien de mieux pour me calmer. Non mais c’est vrai, j’avais passé la journée à installer SES enfants, j’avais fait déplacer Monsieur Untel pour m’aider, j’avais même cédé TEMPORAIREMENT ma pièce de travail, et MONSIEUR n’était pas content! Eh! bien s’il n’était pas capable d’apprécier mes efforts, qu’il se débrouille! On verrait bien ce que ça donnerait! MONSIEUR voulait s’organiser tout seul avec SES enfants, MONSIEUR savait mieux que tout le monde comment organiser SES enfants, eh! bien soit! Il serait servi. Moi je ne m’occuperais plus de rien. Qu’il s’arrange, qu’il couche les enfants n’importe où, dans le garage (pourquoi pas?), dans la cuisine, je m’en contrefichais, je ne voulais plus rien savoir! On m’y reprendrait à vouloir être gentille et à vouloir aider! À partir de maintenant, je me mêlerais de MES affaires.
Je me déshabillai, lançai mes vêtements par terre et me plongeai dans le bain.
Quand j’en sortis, une quarantaine de minutes plus tard, j’étais une femme nouvelle. Détendue. Relaxée. Prête à passer l’éponge sur les maladresses de mon chum. Après tout, pourquoi me disputer pour des enfants qui ne faisaient que passer? C’était ridicule et enfantin. J’enfilai une robe de chambre de ratine, sortis de la salle de bain, embrassai au passage la nuque de mon chum, penché dans le réfrigérateur, flattai le chat et m’installai devant la télé, jambes allongées sur un pouf.
J’étais sur le point de tomber endormie lorsque les filles rentrèrent ensemble, Chipie tenant Microbe par la main.
- Bonjour! dis-je joyeusement.
Morgane me sourit et Microbe répondit :
- jour!
Quant à Chipie, elle ne me regarda même pas. Tant pis pour elle. La vie se chargerait bien de lui apprendre le respect.
Gérald accueillit ses filles d’un bisou sur le front et ébouriffa les cheveux de Microbe. Ils placotèrent un peu, et je finis par ne plus les entendre, concentrée sur le film à la télé.
Tout-à-coup, Chipie monta le ton :
- T’es malade! Je vais pas coucher là! On n’est plus des bébés pour dormir dans un lit à étages!
J’entendis Gérald lui demander de parler plus bas.
- Ça me fiche, qu’elle entende! Je dormirai pas là. Point final. Je préfère aller dormir chez tante Germaine!
- Papa, est-ce qu’on est obligées? demanda la voix de Morgane.
Je n’entendis pas la réponse de Gérald, mais je compris, au ton de sa voix, qu’il tentait de convaincre les filles.
- Non mais c’est vrai, reprit Chipie, vous avez une super belle grande chambre, et nous on doit se partager une petite pièce « vert malade » et un lit à étages! Pa-pa!
Cette fois, c’en était trop. Je me levai et allai les rejoindre dans mon bureau. Gérald me regardait, l’air inquiet.
- Gérald, dis-je, je vais dormir au chalet. Je serai de retour demain soir. Je vous souhaite à tous une très bonne nuit, même à toi, Chipie-qui-ne-m’adresse-pas-la-parole.
Personne ne prononça un mot. Pas même le petit Microbe, d’habitude si volubile. Je sortis de la pièce, m’habillai, pris mes clés et mon sac à main, sortis et m’installai au volant de ma voiture, direction mon chalet. Tandis que je conduisais, je me sentais comme un prisonnier qui vient de sortir de prison. Libre. J’étouffais, dans cette nouvelle vie de famille qui ne voulait pas de moi. Et après? Moi non plus, je ne voulais pas d’elle. Je me sentais de trop là-bas. Et cette famille était trop pour moi. J’aimais Gérald. Je voulais Gérald. Mais sans ses enfants. Était-ce trop demander? Était-ce possible? Je sentais que, malgré toute ma bonne volonté, je n’avais pas la patience de subir tout ça. Madame « mon chou ». Chipie. Le chat. Le bruit. Ne plus me sentir chez moi dans mon condo.
Est-ce que je passerais mon temps à me sauver au chalet? Est-ce que ma tranquillité comptait au point de mettre une croix sur ma relation avec Gérald?
Je soupirai… et fis demi-tour.
Je rentrai chez moi à pas de loups. À part la faible lueur de la télévision ouverte, le condo était plongé dans l’obscurité. Gérald était assis dans un fauteuil et fixait l’écran muet. Il leva la tête quand je passai près de lui pour rejoindre ma chambre, mais ne dit rien. Il avait l’air découragé. Je me dirigeai vers ma chambre sans dire un mot moi non plus. J’entendis la voix des filles derrière la porte close de mon bureau. Elles étaient déjà installées. Je longeai le couloir jusqu’à ma chambre où je devinai que Microbe dormait déjà. La porte était ouverte. Le mousse était assis dans le petit lit remonté par M. Untel, et flattait son chat en lui parlant tout bas. Je décidai de ne pas entrer tout de suite et déposai lentement mon sac à main à mes pieds.
Microbe soupira et chuchota :
- Ma maman est malade mais elle va guérir bientôt. Mais il faut qu’elle se repose à l’hôpital avant. Parce qu’elle est trop fatiguée. C’est pour ça qu’on la voit plus du tout. Elle est tout le temps fatiguée. Elle va faire des dodos à l’hôpital et ensuite elle va venir nous chercher pour retourner chez nous. Mais pas tout de suite. Ça va prendre un peu de temps, mais presque pas beaucoup, juste un peu. Et quand elle aura fait tous ses dodos à l’hôpital elle va venir nous chercher et on va retourner chez nous. Comme avant. C’est presque bientôt. Mais pas tout de suite. Parce que là, il faut que le docteur la soigne. Peut-être qu’il va lui donner un thermomètre. Comme moi quand j’étais malade. J’ai eu un thermomètre. Et je toussais. Et ma maman elle me donnait du sirop. Peut-être que le docteur va lui donner du sirop. Mais pas du sirop pour les enfants. Du sirop pour les grands. C’est pareil comme du sirop pour les enfants, mais ça goûte pas les raisins.
Une vraie machine à parler. Je le trouvai mignon dans son petit pyjama. J’entendis le chat ronronner. Microbe poursuivit :
- Toi tu ronfles. Comme ma maman. Ma maman elle ronfle des fois. Toi est-ce que ça te fais peur quand ma maman ronfle? Oui? Ben non, t’as pas besoin d’avoir peur, t’as juste à faire dodo avec moi et t’auras pas peur parce que je vais te flatter. Est-ce que tu en as une, toi, une maman qui ronfle? C’est pas grave si t’as pas de maman, parce que moi je m’occupe de toi. Pis si tu t’ennuies de ta maman tu vas faire dodo avec moi et je vais te chanter une belle chanson. C’est pas grave si ta maman est pas là, elle va revenir presque bientôt. Moi je vais te garder en attendant. Mais il faut que tu sois sage par exemple. Mais toi tu as de la peine et tu veux voir ta maman? Ben non, tu peux pas, il faut attendre et faire des dodos ici avec moi. Pis si t’es sage, ta maman va revenir presque presque presque vite.
J’étais émue. Je devinais la souffrance dans ses mots d’enfants. Je me revis, enfant, perdue dans mon grand lit, le soir, attendre anxieusement le retour de ma mère. Ça se passait 30 ou 35 ans plus tôt, mais je n’avais pas oublié. J’avais le cœur en compote.
Le chaton miaula.
- Tu ne veux pas être sage? Ben d’abord ta maman reviendra pas… et ton papa non plus. C’est vrai, tsé, t’aura même pas de papa et de maman. Pareil que moi.
Microbe éclata en sanglots. J’enlevai mon manteau, le déposai par terre près de mon sac à main, et m’approchai du lit de Microbe sans trop savoir ce que je ferais. Le chat se sauva. Quand il me vit, Microbe me sauta dans les bras et sanglota de plus belle. Je l’enlaçai maladroitement.
Je ne dis rien. Je ne savais pas quoi dire, de toutes manières. Il commençait à pleuvoir et j’entendis le tintement de la pluie à la fenêtre. J’entendis le vent dans les arbres. Je tenais entre mes bras un tout petit bonhomme malheureux et je ne savais pas comment le consoler. Je lui demandai tout bas :
- Qui t’as mis dans la tête que c’est parce que tu n’as pas été sage que tu ne vois pas ton papa et ta maman?
- Personne. C’est ma tête qui l’a deviné toute seule.
- Elle s’est trompée, ta tête.
Il leva vers moi son petit visage mouillé de larmes.
- C’est vrai, poursuivis-je, il y a plein d’enfants sages qui n’ont pas de papa ni de maman.
- Et les enfants pas sages?
- Il y a aussi plein d’enfants pas sages qui ont un papa et une maman. Ça n’a rien à voir.
- Alors qu’est-ce qui arrive aux enfants pas sages? demanda-t-il d’une toute petite voix.
- Rien, répondis-je.
- Rien de rien?
- Rien de rien.
- Et le père Noël?
- Quoi, le père Noël?
- Il ne punit pas les enfants pas sages?
Ouf…
- Non, il ne punit pas les enfants pas sages.
Il réfléchit quelques secondes et dit :
- Ma maman elle dit que le Père Noël m’apportera pas de cadeau si je suis pas sage. Et moi ami, lui, il dit que le Père Noël il existe pas.
Misère…
- Ah…
- Est-ce que le Père Noël existe?
Comment changer de sujet…?
- Quel ami? Celui qui mange des céréales d’abeilles?
- Est-ce que le Père Noël existe?
Réfléchis. Ça presse.
- Euh… je vais m’informer, d’accord? Mais… je crois que oui, le Père Noël existe.
Faites qu’il ne me demande pas de preuves.
- Est-ce que c’est lui qui enlève les papas et les mamans aux enfants pas sages?
- Bien non.
- Comment tu sais?
Ouache.
- Tu vois, le Père Noël il est très occupé. Il n’a pas le temps de courir après les papas et les mamans.
- Pourquoi il est occupé?
- Il fabrique des cadeaux.
- Ma maman dit que c’est les lutins qui fabriquent les cadeaux.
- Oui… mais… le Père Noël il fabrique les cadeaux pour la Mère Noël et pour les lutins.
- C’est qui, la Mère Noël?
- C’est la blonde du Père Noël.
- Peut-être que c’est elle qui enlève les papas et les mamans aux enfants pas sages.
- Non.
- C’est qui d’abord?
- C’est personne. Personne n’enlève les papas et les mamans et les papas aux enfants pas sages.
- Mon papa et ma maman… ils vont revenir, alors?
- Je ne sais pas, Microbe. Je ne sais pas s’ils vont revenir. Mais je sais que rien n’est ta faute. Ça n’est pas ta faute s’ils ne sont pas là. Et tu ne peux rien faire pour les faire revenir plus vite. Même si tu es très sage, ça ne les fera pas revenir plus vite. C’est la maladie qui décide. Et les médecins, tu vois.
- J’aime pas la maladie. Elle est méchante.
- J’aime pas la maladie non plus.
Il appuya sa petite tête blonde sur mon épaule et se blottit contre moi. Le vent sifflait plus fort, à présent. La pluie fouettait la fenêtre. Une vraie soirée d’automne.
Pendant un instant, je me dis que j’avais bien fait de faire demi-tour. Ça aurait été pénible de conduire longtemps par ce temps.
Puis je réalisai que Microbe s’était assoupi. Je déposai sa tête sur l’oreiller et le regardai dormir. Il avait l’air d’un petit ange. J’avançai la main et caressai la petite tête échevelée. Drôle de petit bonhomme.
CHAPITRE 7 – UNE NUIT MOUVEMENTÉE
Le dimanche suivant, j’offris à Chipie de border moi-même Microbe, prétextant que ce serait plus simple ainsi puisqu’il dormait dans notre chambre. La vérité, c’est que, curieusement, j’en avais envie. Les choses ne s’arrangeaient pas entre Chipie et moi, et elle évitait autant que possible de m’adresser la parole. Elle se contenta donc d’un léger signe de tête affirmatif, avant d’aller ouvrir la télé et de s’étendre sur mon beau divan de cuir blanc près de son amoureux qui avait (encore!) soupé chez nous. Je soupirai et allais lui demander de garder les pieds par terre, lorsque Microbe me tira par la manche :
- Môa je veux une histoire, môa.
Je souris. Une histoire… Je me sentais d’humeur à le faire, ce soir-là, même si de toute ma vie de femme je n’avais jamais raconté d’histoire. Il me traîna dans « notre » chambre.
- Tu veux que je te raconte l’histoire de Blanche Neige?
- Non non non, répondit-il en se donnant un élan pour sauter dans son lit, je veux pas une histoire de filles, je veux une histoire pour les garçons.
- C’est pas une histoire de filles, répliquai-je en m’assoyant au bord de son lit, il y a des garçons dans l’histoire.
Il fronça les sourcils.
- Combien de garçons?
- Euh… sept. Non, huit avec le prince Charmant. Neuf avec le chasseur.
Il écarquilla les yeux.
- Un chasseur?
- Oui.
- Avec un fusil?
- Ah! non, désolée, je ne crois pas que les fusils existaient à cette époque.
- Ben là, moi je veux une histoire avec des fusils.
Je faillis lui demander si sa mère approuverait, mais je m’abstins. Mieux valait ne pas lui faire penser à sa maman.
- Je trouve que les fusils, c’est un peu violent.
Il réfléchit un peu.
- Ah… comme à la garderie.
Fiou. Je ne connaissais aucune histoire de fusils, de toutes manières.
- Mais…
Bon, quoi encore.
- Est-ce que le Père Noël il est violent, lui? demanda-t-il.
Ah! non, pas encore des questions sur le Père Noël…
- Non, le Père Noël n’est pas violent. Il est pacifique.
- Ah… ben d’abord, le Père Noël il m’a donné des soldats avec des fusils l’autre jour, ça veut dire que les fusils sont « passéfélics »?
Ouache.
- Euh…
Qu’est-ce que j’allais bien répondre à ça.
- On dit « pacifique ».
- « pa-ssé-fi-que ».
Bon. Je changeai de sujet.
- Tu aimerais que je te chante une chanson?
Il se remit à sautiller sur le lit :
- Oui! Oui! Oui!
- D’accord. Mais avant tu dois te coucher.
- Mais je ferme pas mes yeux.
Je soupirai. Après seulement quelques minutes avec Microbe, j’étais exténuée. Mais comment faisaient donc les autres… les autres « aidantes »? Et les mamans?
- D’accord, tu peux garder les yeux ouverts.
Je lui chantai la même chanson que la veille. Quand j’eus terminé, il dormait déjà. Je le couvris jusqu’au cou avec sa doudou et allai dire bonsoir à Gérald, qui travaillait dans son bureau. Il n’était pas tard, mais j’étais fatiguée et je décidai de me coucher tôt.
Je dormais depuis longtemps lorsque j’entendis Gérald s’allonger près de moi. Sans ouvrir les yeux, je me rapprochai pour me coller contre lui. Je réalisai soudain que ça n’était pas Gérald, me réveillai en sursaut et criai à pleins poumons :
- AU SECOURS!!! QUI EST LÀ??? AU SECOURS!!!
L’homme se mit à hurler à son tour, Microbe se réveilla en pleurant et les filles arrivèrent en courant, suivies de Gérald qui ouvrit la lumière.
L’homme se tut et, à ma grande surprise, je vis qu’il s’agissait de Quentin. Il était couché tout nu, près de moi.
- Oh! non, oh! non, c’est pas vrai, gémit Chipie, elle-même à moitié habillée.
- J’allais à la salle de bain, je me suis trompé de chambre, dit rapidement Quentin en se levant. Il sortit en courant.
- QU’EST-CE QU’IL FAIT ICI? gueulai-je.
Chipie sortit de la chambre elle aussi, en pleurant. Gérald la suivit en la harcelant de questions. Morgan s’avança vers Microbe pour le consoler. Je restai là, sans bouger. Le cœur me battait dans les tempes. J’entendais Gérald et Chipie discuter fort mais j’avais du mal à me concentrer sur ce qu’ils disaient.
- Il n’a pas de voiture, gémit Chipie, et il est 3 h du matin!
- Il peut rester ce soir, mais j’aurais à te parler sérieusement, l’avertit son père. Je ne tolérerai aucun manque de respect dans cette maison!
Chipie brailla :
- On n’a rien fait! Tu es le pire père du monde! Je te déteste! Je m’en vais chez ma tante Germaine! Je ne veux plus jamais te voir. JAMAIS!
J’entendis claquer la porte de sa chambre. J’étais estomaquée. Moi, à la place de Chipie et à son âge, je me serais excusée à plat ventre, tandis qu’elle insultait son père. Et à la place de Gérald, j’aurais mis l’ado à la porte. Je pense. En tous cas, Gérald ne semblait pas du tout se rendre compte de la gravité de la situation. Le chum de sa fille se promenait tout nu chez nous et, le pire de tout, s’était couché dans notre lit. Et tout ce qu’il trouvait à dire est qu’on allait en reparler le lendemain. Avec un père aussi tolérant, pas étonnant que Chipie soit aussi insolente!
Gérald vint me rejoindre dans ma chambre.
- Ça va? me demanda-t-il gentiment.
- Non, répondis-je de mon air le plus grognon. Non, ça ne va pas du tout.
Il s’assied dans le lit, près de moi et posa la main sur ma joue.
- Tu as eu peur?
- Oui, j’ai eu peur. J’ai eu très peur. Et je suis insultée, si tu veux savoir. Je ne pensais pas qu’un jour quelqu’un dormirait sous mon toit à mon insu. Et sans mon consentement. Tout nu, en plus.
Il haussa les épaules.
- Les jeunes font ce genre de choses.
- Qu’est-ce que tu entends par « ce genre de choses »?
- Pourquoi Quentin il était tout nu? demanda Microbe à Morgan, dont j’avais oublié la présence.
- Je t’expliquerai demain, ma petite bibitte d’amour, répondit sa sœur en le serrant dans ses bras. Mais là, tu vas faire un beau dodo et moi aussi.
Elle l’embrassa sur le front et sortit en nous disant bonne nuit. Microbe se recoucha et ferma les yeux.
- On reprendra cette conversation demain, murmura Gérald.
- Je veux discuter maintenant, répliquai-je.
- Pas en présence des « jeunes oreilles ». C’était ton idée, qu’on l’installe ici. Je te rappelle que moi, je n’y voyais que des inconvénients.
- C’est temporaire, leur mère va bientôt guérir. Sinon je n’aurais pas sacrifié notre intimité, tu le sais bien.
- Ouais, bien on reparlera de tout ça demain, dit-il en refermant la lumière.
J’étais bleu marine. J’acquiesçai tout de même, pour qu’on ne se dispute pas devant Microbe. N’empêche qu’il venait de marquer un point. On ne pouvait plus discuter dans la chambre depuis que Microbe dormait avec nous. Et pas seulement discuter, d’ailleurs. Il avait tout à fait raison, et je comprenais qu’il soit en désaccord avec cette décision que j’avais prise sans le consulter. Mais il ne m’avait pas consultée non plus avant de décider que Quentin pourrait terminer la nuit chez nous. On le connaissait à peine, ce jeune homme. Et il s’en permettait beaucoup. En plus, il nous avait sacrement manqué de respect. Et Chipie aussi. Chipie encore plus. Inviter son chum ici alors qu’elle n’était même pas chez elle. Et dans la chambre qu’elle partageait avec sa sœur, en plus. Elle avait du culot, la jeune demoiselle. En tous cas, ces trois enfants étaient arrivés ici avec leurs valises sans que Gérald me demande mon avis. Mais j’avais dit à Germaine que j’étais d’accord pour qu’ils prolongent leur séjour avec nous. Méchante gaffe. J’étais douée pour me mettre les pieds dans les plats, en tous cas. Après Gaston Lagaffe, accueillez Annette Lagaffe, pour vous servir. Heureusement que grand-maman Annette n’était plus là pour voir ça.
Grand-maman Annette me manquait encore, après toutes ces années. Ses rondeurs, son chignon gris, son nez trop long, ses fossettes, ses rides et son tablier à fleurs. Pour moi, grand-mère Annette était la plus belle. Je me rendormis en imaginant que j’étais redevenue une fillette et que j’entourais grand-mère Annette de mes petits bras.
CHAPITRE HUIT
DINER AVEC JASMINE
- Encore un peu de café? demanda la serveuse.
Jasmine acquiesça. Nous terminions notre diner, dans une sandwicherie située tout près du bureau. La serveuse remplit nos deux tasses et s’éloigna.
- Tout nu, répéta Jasmine pour la troisième fois, en prenant une dernière bouchée de gâteau au fromage.
- Ouais. La salle de bain se trouve entre nos deux chambres, et il prétend qu’il s’est levé pour s’y rendre et a tourné du mauvais côté en sortant, de sorte qu’il s’est retrouvé dans ma chambre sans le savoir et, surtout, sans le vouloir.
- Il avait bu ou quoi?
- Non, non, je ne pense pas. Il était juste à moitié endormi.
- Ça se peut.
- Bien sûr que ça se peut. Là n’est pas la question. Je refuse qu’un ado que je connais à peine dorme chez moi sans qu’on me demande mon avis. Voilà. Mon condo n’est pas un hôtel.
- Et Gérald, qu’est-ce qu’il dit?
- Il dit que tous les ados font ça.
- Dormir tout nu?
- Dormir chez leur chum ou leur blonde. J’étais très mal à l’aise.
- En fait, le problème, c’est qu’il s’est trompé de chambre. Sinon, tu n’en aurais pas fait toute une histoire. Il avait le droit d’être là, mais pas de son tromper de chambre, voilà.
- Non, le problème, c’est que personne ne me demande jamais mon avis et que je ne me sens plus chez moi. Je me sens envahie.
- Et toi tu leur as demandé leur avis avant d’installer les deux filles dans ton bureau et le marmot dans votre chambre.
Je soupirai :
- Ce n’est pas pareil. Ils sont chez moi. Je peux décider comment je les installe, non?
- Sans l’avis de Gérald?
Nouveau soupir. Jasmine prit une gorgée de café et ajouta :
- On dirait que tu détestes les filles.
- Les ados sont insupportables.
- Tu parles de l’adolescence comme si c’était une maladie. C’est juste un âge. C’est à toi de leur fixer des limites claires. En collaboration avec le père, bien sûr. Pourquoi n’élaborez-vous pas ensemble des règles claires, Gérald et toi?
- Elles vont encore critiquer.
- Et alors? Elles ont le droit de critiquer. L’important, c’est qu’elles respectent les règles.
- Ça me fâche quand elles rouspètent.
Jasmine hocha la tête de gauche à droite.
- Ma vieille, t’es encore plus ado que tes ados.
- C’est pas MES ados.
- Peu importe. N’oublie jamais que c’est toi, l’adulte. Tu fixes les règles et tu les appliques. C’est normal que ça les mette de mauvaise humeur. Et c’est normal qu’elles essaient sans arrêt de contourner ou de repousser les règles. Mais toi, tu devrais avoir suffisamment de maturité pour passer par-dessus leurs bouderies.
- Je n’ai pas l’habitude qu’on me manque de respect.
- Ah! non? tu contrôles l’attitude de tout le monde, toi? La madame qui passe devant toi à la caisse de l’épicerie? Le monsieur qui te pousse dans l’ascenseur? Le gars qui te coupe, qui te klaxonne ou qui te fait un doigt d’honneur en voiture? La matante qui t’engueule parce que tu as manqué le souper de l’Action de Grâce? Le voisin qui laisse son chien faire ses besoins chez vous?
- Arrête. Tu comprends ce que je veux dire.
- Tu n’as pas d’expérience avec les ados, c’est tout. Les filles n’agissent pas dans l’intention de te manquer de respect, elles essaient d’atteindre un but, de repousser des limites, de faire à leur tête, c’est tout. Tu n’es même pas assez importante pour elles pour qu’elles planifient de te nuire. Elles agissent uniquement dans leur intérêt à elles. Arrête de penser que tout ce qu’elles font est dirigé contre toi.
- Arrête, tu m’épuises. T’as peut-être raison. Faudrait que je parle à Gérald. Mais c’est pas évident. Il y a toujours du monde dans toutes les pièces du condo. C’est pas si grand, chez nous.
r- Pourquoi tu commences pas par sortit le petit de votre chambre.
- Pour le mettre où?
- Je sais pas, moi. Dans le salon, au pire. Ou dans ta salle de musique.
- Dans ma salle de musique?!? T’es folle! C’est ma passion, la musique! S’il touchait à mon piano, ça me tuerait!
- Ouais, bien pour le moment il touche à ta vie de couple. Tu vas devoir faire des choix, ma vieille.
- Appelle-moi pas « ma vieille ».
Jasmine rit.
- Pas facile d’être mère, hein?
- Arrête ça! rouspétai-je.
- Belle-mère, d’abord. Tu aurais pas un petit faible pour Microbe, toi?
- Ben voyons donc! J’aime pas ça, les enfants, tu le sais.
- Oui, je le sais, mais des fois il y a des enfants qu’on aime malgré soi. Et qu’on aime entendre respirer et regarder dormir, la nuit.
Je me tus. Est-ce que j’étais en train de m’attacher au petit? Quand même pas… sûrement pas…
Mon portable sonna.
- Tu m’excuses une minute? demandai-je à Jasmine.
- Oui, oui.
C’était la directrice de la garderie. Gérald était impossible à joindre. Microbe avait de la fièvre et on n’arrivait pas à rejoindre sa sœur ni sa tante. Est-ce que je pouvais passer le chercher?
- J’arrive, répondis-je sans réfléchir.
Je fis signe à la serveuse d’apporter les factures et je dis à Jasmine :
- Microbe a de la fièvre. Il faut que j’y aille.
Jasmine leva les sourcils.
- C’est une blague?
- Ben non…
- T’es tombée en amour avec cet enfant.
- Pas du tout, mais je suis une adulte responsable je ne veux pas risquer qu’il contamine les autres enfants du groupe, c’est tout.
- Et tu vas en prendre soin? Tout l’après-midi?
- Ben… oui. Tu as une autre solution?
- Non, non, tu as raison, il faut à tout prix éviter de contaminer la planète. Vas-y.
- Très drôle.
- Avant que tu partes… tu ne devais pas rencontrer une candidate en entrevue aujourd’hui, toi?
- Justement…
Jasmine soupira.
- J’ai compris, je vais la rencontrer à ta place. Mais tu reviens demain. Je ne vais pas me taper tout le travail pour toi, moi. J’en ai déjà plein les bras!
- Merci, je t’adore et je te revaudrai ça.
- Allez, va-t-en, je vais payer. Sinon c’est la Galaxie au complet qui risque d’être contaminée.
Je lui remis 20 $, ramassai mon manteau à la hâte, lui déposai un bisou sur le front et sortit en courant. Direction la garderie.
Quand je me présentai à la garderie, on me demanda une pièce d’identité, puis on m’indiqua l’emplacement du local de Microbe, le local des « Coccinelles ». Je frappai à la porte. L’éducatrice ouvrit et me sourit. Le local était ensoleillé, peint en vert lime et décoré de motifs d’insectes et de fleurs. Les enfants, assis autour d’une table ronde, faisaient de la « peinture aux doigts ». Une petite avait du rouge sur le nez. Microbe ne semblait pas être là.
- C’est pour Microbe?
- Oui.
- Microbe, ta tante est arrivée.
- Euh, non, je ne suis pas la tante, je suis la conjointe… euh… de l’ex-conjoint de sa mère…
Elle fit une drôle de tête et m’indiqua un petit matelas de gymnastique, au fond de la pièce, sur lequel était étendu Microbe. Il leva la tête et me tendit les bras. J’allai vers lui.
- Mes jambes sont étourdies, dit-il d’une voix faible.
Je le soulevai dans mes bras. Il était lourd
- Viens, on rentre à la maison, dis-je en appuyant sa tête sur mon épaule.
- Où es son manteau? demandai-je à l’éducatrice qui me regardait toujours d’un drôle d’air.
- En bas, répondit-elle en me tendant ses espadrilles. En face du bureau de la directrice. Microbe va vous montrer où est son casier.
- Merci, répondis-je.
Je trouvai le casier, habillai Microbe et l’attachai dans la voiture. J’eus un moment de panique en réalisant que je n’avais toujours pas de siège d’auto, mais je décidai qu’il était plus urgent de ramener Microbe au condo. Je n’avais même pas de thermomètre à la maison. Ni de médicaments. On verrait bien. Les filles rentreraient de l’école bientôt, elles sauraient quoi faire. Je démarrai la voiture, confiante.
CHAPITRE NEUF
LA RUPTURE
Le mois qui suivit fut déterminant dans ma vie de couple avec Gérald. Quand je dis « vie de couple », je fais allusion à ce qui en restait, bien sûr. Parce des moments de couple, seuls tous les deux comme avant, il y en avait de moins en moins. Je mettais énormément d’énergie dans ma nouvelle vie de famille, mais en même temps ma nouvelle vie me nourrissait. Comme si j’en avais besoin. Comme si elle m’était devenue indispensable. Je ne me trouvais pas douée avec les filles, un peu plus avec Microbe peut-être, mais avec les filles c’était un vrai fiasco. Après la mésaventure du chum qui s’était retrouvé tout nu dans mon lit, Chipie avait commencé à fouiller dans mes tiroirs et à m’emprunter certains objets personnels. Ça avait commencé par une brosse à cheveux. Mon séchoir à cheveux. Ma pince à sourcils. Ma crème hydratante. Mon shampooing à 30 $. Un jour, ce furent mes bottes de cuir qui disparurent, le temps que Chipie aille au dépanneur. Je piquais des crises. Gérald tentait d’arbitrer nos conflits, avec plus ou moins de succès. J’exigeai que Gérald installe un cadenas à ma porte de garde-robes et à mon tiroir de salle de bien. Devant l’air scandalisé de Chipie qui jura sur la tête de tous les saints qu’elle n’avait jamais au grand jamais osé fouiller dans mes affaires, Gérald osa suggérer que j’exagérais peut-être un tantinet. Et cette fois, je fis mes bagages pour de bon. Et je retournai au chalet.
Cette rupture me fit très mal. J’aimais profondément Gérald. Mais jamais je ne m’entendrais avec Chipie et je le savais. Il le savait aussi, et c’est la raison pour laquelle il m’avait laissé partir. Nous n’avions pas le choix. La santé de la mère des filles ne semblait pas s’améliorer, Gérald tenait à être présent pour ses filles au risque de sacrifier sa vie de couple avec moi, même s’il m’adorait, et nous n’étions arrivés à aucune solution. Mieux valait vivre séparément.
J’avais cessé complètement de voir Gérald. Il me manquait beaucoup. Microbe aussi. J’essayais de ne pas y penser. Je me changeais les idées en redoublant d’ardeur au travail. Je passais parfois des nuits complètes, les yeux grands ouverts, à essayer de comprendre où j’avais manqué. À me demander ce que j’aurais pu faire de plus. À regretter le petit minois de Microbe.
Environ un mois s’était écoulé depuis mon départ définitif pour le chalet. Ce serait bientôt Noël. J’étais un peu nostalgique. Dehors, la tempête s’était levée. Après une longue promenade dans les sentiers de la montagne, j’avais allumé des bûches dans le foyer et je regardai les flammes en me rappelant les Noël de mon enfance.
Le téléphone sonna.
- Allô?
- Allô c’est Microbe. C’est Chipie qui a signalé ton numéro.
- C’est vrai?
- Oui. C’est parce que j’ai vraiment un gros problème.
- Quel problème, mon petit?
- Je sais pas écrire.
- Tu ne sais pas écrire? Ce n’est pas grave, mon cœur, tu apprendras à l’école l’an prochain.
- Oui mais moi je veux écrire tout de suite.
- Je vois…
- Est-ce que je peux venir à ton chalet pour que tu m’aides à écrire ma lettre au Père Noël?
- Euh… peut-être que Chipie ou Morgan pourraient t’aider?
- Je veux pas Chipie ou Morgan, je veux toi!!!
- Mais je suis très loin, tu sais. Je ne peux pas t’aider tout de suite.
- C’est pas grave, je suis arrivé!
Mais qu’est-ce qu’il racontait là! Je vis soudain une voiture devant ma fenêtre. Microbe et Chipie en descendirent, tout emmitouflés. Microbe trébucha dans la neige et Chipie l’aida à se relever. Je me demandai si je rêvais… Je leur ouvrir la porte et pris leur manteau. Microbe m’entoura les jambes de ses bras et me suivant partout. Chipie avait l’air mal à l’aise et regardait par terre. J’installai Microbe devant le foyer, avec un chocolat chaud, et m’assieds à table avec Chipie.
- Qu’est-ce qui se passe? demandai-je.
- Je suis venue m’excuser, dit-elle.
Bien sûr, s’excuser. C’est si facile de s’excuser, maintenant que ma vie de couple a pris le bord.
- Je suis venue te dire que je vais aller vivre avec tante Germaine le temps que maman guérisse. Gérald va avoir besoin de toi, au condo.
- Tu crois? demandai-je ironiquement.
- Il a gagné son procès, tu sais, le nouveau bébé. Elle s’appelle Olivia. Elle vit chez nous en garde partagée. On n’y arrive pas. Et Microbe s’ennuie tellement de toi.
Je soupirai.
- Je ne sais pas… Nous avons pris ensemble la décision de nous séparer. Je ne suis pas certaine que Gérald…
Chipie me tendit son téléphone.
- Appelle-le, conseilla-t-elle.
- Je ne sais pas quoi lui dire.
- Appelle…
Je signalai le numéro.
- Annette?
- Oui, Gérald, c’est moi.
- Annette tu me manques tellement. Je t’aime. Reviens, je t’en prie.
- Je ne peux pas, Gérald.
- Mais pourquoi pas?
- Je n’ai pas terminé d’écrire la lettre de Microbe au Père Noël!
J’éclatai de rire et il rit aussi. Je m’approchai de Microbe pour lui faire un câlin. Il me sourit.
- On arrive, dis-je à Gérald. On arrive, mon amour.
FIN