Dimanche soir après souper. Chéri écoute la Formule 1 au sous-sol. Zed ronfle sous la table. Fistonne essaie de se convaincre de commencer à étudier son Histoire pour l’examen de fin d’année de mardi. Une surprise : Fiston, qui a apporté ses livres d’école dans la salle à manger (d’habitude il fait ses travaux dans sa chambre), est assis à table avec nous.
Fistonne : Tu fais des devoirs, toi?
Fiston : On se calme, ma sœur. M’as-tu déjà vu faire des devoirs?!?
Fistonne : Jamais.
Fiston : Bon. J’en ai fait, quand même. Là, j’étudie mes Maths pour l’examen du Ministère. Ça va bien en Maths, mais ce serait trop stupide de devoir suivre des cours d’été maintenant que j’achève mon secondaire.
Fistonne : Moi je suis « fru » parce que le prof nous a pas laissés assez de temps pour étudier et finir notre projet d’Histoire.
Fiston : Mon expérience d’étudiant de secondaire V, c’est que quand tu trouves que le prof t’as pas laissé assez de temps, ça veut dire que t’as attendu à la dernière minute pour commencer.
Fistonne pouffe de rire. Je joue la « nounoune » :
- Vraiment?
Fiston : Ben c’est sûr, m’man. On braille au prof qu’on a pas eu assez de temps, là il répond qu’on a eu trois semaines et nous demande ce qu’on a fait depuis trois semaines. Rien. On n’a rien fait. On a attendu à la dernière minute pour commencer et on n’est pas prêt.
Eh! ben. Il a tellement vieilli. Tout d’un coup.
Ça a commencé quand son père s’est opposé à ce qu’il ait une voiture sous prétexte qu’il n’est pas assez responsable pour s’en occuper. On parle ici de la voiture usagée de Grand-papa Poule, décédé en janvier. Je venais de me « ruiner » pour des cours de conduire, des plaques d’immatriculation, des assurances, en me disant que j’aurais plus de liberté si Fiston conduisait sa propre voiture. Le papa, pour sa part, a jugé qu’au lieu de me « ruiner », j’aurais dû garder mon argent pour me gâter, moi, au lieu des enfants, et laisser Fiston ramasser son argent pour se payer lui-même une voiture et tous les frais connexes, quand il aurait un emploi et serait suffisamment responsable pour s’occuper de tout. Quitte à refuser de le conduire à gauche et à droite quand je suis trop fatiguée ou que je n’ai pas le temps. Il me reproche de ne pas être assez égoïste. Pour une fois, il a raison.
Puis Blondine, ma filleule, est venue souper avec son nouveau chum. Tous les deux ont trouvé Fiston bien chanceux d’avoir une voiture, l’essence payée pour aller à l’école (oui, bon, ici je préciserai que Fiston n’a pas droit au service d’autobus scolaire puisqu’il a choisi une école publique d’une autre commission scolaire que la nôtre – c’est une longue histoire – et que c’est nous, ses parents, qui assumons le transport). Il faut dire que Blondine et son nouvel ami assument tous les deux les frais de leurs études post-secondaire (universitaires dans le cas de Blondine), paient leur appartement, leurs vêtements et tous leurs frais de déplacement. Ça fait réfléchir. En tous cas, ça a fait réfléchir Fiston. Surtout quand je lui ai annoncé que je n’aurais pas les moyens de payer son essence à l’été et que je commençais à trouver que son père n’avait pas tort, et qu’il faudrait qu’il lui prouve qu’il est responsable en assumant à l’avenir les frais liés à la voiture. Je m’attendais à ce qu’il se plaigne au moins un peu, mais pas du tout. Il s’est déclaré tout-à-fait d’accord avec son père.
La semaine suivante, quand son feu arrière de voiture a brûlé et que je lui ai offert de payer la réparation au garage (oui, j’assume les frais tant que l’année scolaire n’est pas terminée), il a annoncé fièrement qu’il voulait apprendre à réparer sa voiture lui-même et s’est organisé avec Chéri (il faut dire qu’ici, on est presqu’aussi équipés qu’un vrai garage pour les réparations de voiture, et ce n’est pas une blague!) qui lui a montré comment faire. La réparation a coûté 2 $. Fiston était très fier. Et moi aussi!
La semaine suivante, j’ai entendu Fiston demander à Chéri de lui apprendre à changer ses pneus d’hiver contre des pneus d’été, pour économiser. Chéri est d’une disponibilité et d’une patience infinies quand un jeune veut apprendre.
Fiston avait tout ça en lui, cette indépendance, cette autonomie, et je continuais à le gâter comme Grand-papa Poule m’avait gâtée, moi. Je continuais à avoir peur de ne pas en faire assez. Comme Grand-papa Poule. Pourtant, il aurait suffi que je sois là, que Fiston sache qu’il pouvait compter sur moi au besoin. Il était prêt et je ne l’ai pas compris. Je ne l’ai pas vu. Il fallait juste lui donner de l’air, de l’espace, pour qu’il l’occupe lui-même, et m’effacer derrière mon tout-petit devenu assez grand pour quitter le nid (ce qu’il fera très bientôt, pour aller au cégep à l’autre bout du Québec).
Je ne l’avais pas réalisé, mais j’écris de moins en moins sur lui. Je comprends maintenant pourquoi : il ne dit presque plus de phrases d’ados, il discute avec nous à table au lieu de dire automatiquement « noir » quand on dit « blanc », il argument pour vrai, il a un sens de l’humeur à lui, il ne ressemble plus à tous les ados. Il construit, jour après jour, l’adulte qu’il sera bientôt. Il a grandi.
Cette fois, je crois que j’ai compris (je me donne le droit de faire quelques rechutes, quand même, sinon ce ne serait pas moi). C’est magnifique de le voir grandir ainsi.