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Voyage à Gagnon

Ça fait quelques années que Chéri parle de faire un voyage à Gagnon, dans le Nord québécois, où il a passé une partie de son adolescence. Les plus belles années de son adolescence. Les yeux brillants de souvenirs, il me parle de sa maison, en bas de la côte. Les enfants qui allaient à l’école en ski-doo. Et à la chasse. L’aréna. Le Lac Audet et les courses en canot, l’été. Les portes des maisons toujours débarrées. L’aéroport où il attendait, dehors dans la neige, le tout petit avion de la compagnie « Les Ailes du Nord » (que les jeunes appelaient « Les Ailes de la mort »), qui venait les chercher pour les emmener participer aux tournois de hockey ou de curling à Sept-Îles ou à Baie Comeau.

Alors cette année, nous avons décidé de nous y rendre, en allant voir la parenté à Fermont, près de Labrador City. Pour voir. Voir Gagnon. Voir ce qui n’existe plus. Ce n’est même pas une blague : la ville de Gagnon n’existe plus. Créée en 1960 par la Compagnie minière Québec Cartier pour l’exploitation de la mine de fer du Lac Jeanine, Gagnon a été fermée officiellement le 30 juin 1985, puis détruite et recouverte de terre.

Samedi dernier, aux alentours de 14 h, nous avons donc traversé en voiture l’ancienne ville de Gagnon, en compagnie de deux autres couples de la famille de Chéri. À l’entrée de la ville, sur la route 389, l’affiche « La ville de Gagnon vous souhaite la bienvenue » a été remplacée par une autre : « Site de l’ancienne ville de Gagnon ».

Chéri conduit. Plus personne ne parle. On se croirait dans un monastère. Ou plutôt un cimetière. Chéri arrête la voiture et dit :

- L’hôtel était là. On voit le stationnement.

Nous descendons. Moi je ne vois rien d’autre que du gazon brûlé par le soleil et le vent, un reste de trottoir, des arbres, des traces de pneus, des morceaux de béton ici et là. Puis Chéri et l’oncle Ô, qui a lui aussi vécu à Gagnon, replacent un à un les bâtiments dans la ville invisible, le long du trottoir inutile, et je les vois apparaître graduellement dans ma tête comme si j’y étais. J’entends les hommes partir pour la mine, les gamins se lancer des boules de neige, les danses du vendredi soir, les parties de hockey et de curling.

- Le centre d’achats était là-bas. Pis l’aréna ici. Non non, un peu plus par là.

- La rue passait ici. Je restais là-bas. Y avait une côte, là.

- Pis là, c’était la cafétéria. Pis là, les men’s quarters.

- Oui, oui, pis on passait par-là pour aller à l’école, juste là.

- L’aéroport plus loin.

- L’aéroport, c’était une roulotte de chantier!

Au retour de Fermont, on va voir le Lac Audet. Ça me fait mal partout d’imaginer tout ce qu’il y avait ici et qui a été détruit. Quelle tragédie…

Au moins, maintenant, Chéri a vu de ses propres yeux la ville fermée. Et fait ses adieux à sa ville. La boucle est bouclée. Gagnon, je crois bien que je t’aurais aimée moi aussi.

Tiens… ça me donne une idée pour l’écriture de ma prochaine « nouvelle »…