Archives pour la catégorie ‘La Mère poule au travail’

Richard

« Chère Joan,
Ce qu’il y a de plus palpitant dans la vie de réviseur, c’est qu’il faut toujours décider de tout. Ne te mets pas trop martel en tête. Fonce! Tu es capable. Richard »

Je n’ai plus envie qu’on me dise que je suis capable. Je n’ai pas revu vivants les deux derniers gars qui m’ont dit ça. Richard a écrit ces mots dans la carte que m’ont donnée mes collègues, quand j’ai quitté mon dernier emploi. Je ne savais pas qu’il lui restait à peine deux mois à vivre. Lui non plus ne savait pas.

Richard imprimait ses recherches recto-verso et, souvent, entre le moment où il tournait sa feuille et celui où il imprimait, je donnais de mon côté une commande d’impression. Par-dessus ses recherches. Il faisait semblant d’être découragé. C’est mon plus beau souvenir de lui. Son air sérieux et son demi-sourire, quand il blaguait, Richard-qui-sentait-si-bon.

Je ne l’ai jamais vu fâché. Extérieurement, il était solide comme un roc. Il me communiquait son calme et ça me faisait du bien, quand je travaillais sur le même dossier que lui. Je trouvais qu’il révisait trop, mais en même temps je l’enviais d’en savoir tellement sur autant de sujets. Il avait l’air d’avoir tout lu. Tout entendu. Et il ne s’en vantait jamais.

Il est venu me présenter ses sympathies à mon retour au travail, après les funérailles de mon père. Il n’était pas venu au salon parce qu’il se faisait soigner pour un cancer de la peau. Deux ans, jour pour jour, après les funérailles de mon père, j’assistais à celles de Richard.

Il s’empêchait parfois de manger du dessert, pour sa ligne, mais il disait qu’il ne pouvait absolument pas résister à un gâteau de sa blonde. Elle aimait la Saint-Valentin, alors il trouvait ça important. Pour elle. Ça paraissait dans ses yeux bleus qu’il l’aimait beaucoup.

Il avait l’air très fier de « ses » filles, comme il les appelait. Je ne savais pas qu’il était le père de l’une et le beau-père de l’autre. Il disait juste « mes » filles.

Richard n’est plus là. Il ne sera plus jamais là. Et pour être moins triste, je déclare ce jour la « journée nationale de Richard ». La journée où on fait de son mieux à chaque minute, comme il faisait, même si on est fatigué ou qu’on n’en a pas envie. Où on garde son calme et où tout le monde mérite qu’on soit gentil avec lui. Où tout le monde a droit au respect. C’est comme ça que Richard traitait ses collègues. Et c’est comme ça que se déroulera ma « journée nationale de Richard ». En mémoire de ce qu’il m’a appris.

Merci Richard d’être passé dans nos vies. C’était un beau cadeau. Merci pour tout.

 

All set!

Aujourd’hui, c’est le grand jour. Je suis convoquée devant le sous-comité des équivalences de mon ancien ordre professionnel. Je dois le convaincre que je n’ai pas cessé de pratiquer la profession même si j’ai cessé d’être membre et que je n’avais pas les moyens de payer la cotisation. Ma réinscription est une condition implicite de mon nouvel emploi. Je me prépare depuis plusieurs semaines à cette entrevue.

- Pas rien qu’ toi!

Oui, oui, j’emmène mon père, descendu directement de son nuage du paradis pour l’occasion.

- Tu veux que j’leur parle?

- Non, c’est beau papa, je voudrais juste que tu viennes avec moi.

- T’as pas besoin d’aide pour ça, t’es capable de faire ça toute seule. Je le sais que t’es capable.

Il me semble que j’ai déjà vécu ce moment. Ah! Oui, je me rappelle. Décembre 2009. Déjà.

- Viens donc, papa. Ça me tente pas d’y aller toute seule.

- Okay, mais c’est la dernière fois. Je commence à être tannée de descendre ici-bas chaque fois que t’as un problème. C’est quoi c’t’affaire là, sur ton bureau?

- Quelle affaire?

- L’affaire poilue jaune.

- Ah! Ça? Le canard. Fistonne me l’a apporté pour qu’il me donne du courage.

- Y é tu habillé, cout’ donc?

- Oui, elle lui a mis une cravate pour qu’il soit présentable devant le sous-comité.

- T’emmènes pas ça, là?

- Oui Monsieur!

- Ah! Ben, on aura tout vu!

- C’est une idée de Fistonne.

- Ah! Ben, c’t’une bonne idée, d’abord! Es drôle, la p’tite, hein?

- Ça, pour être drôle, elle l’est. Comme son grand-père.

- Bon, c’est pas l’temps de faire des farces, faut y aller. All set?

- All set!

Ne vous inquiétez pas, le canard se cachera dans mon sac pendant l’entrevue.

 

Lettre à R.

J’ai pensé à toi un million de fois depuis que nous ne sommes plus collègues. Je suis partie exercer les mêmes fonctions que toi, mais ailleurs, et les mots que tu as écris dans la « carte d’au revoir » me sont revenus encore et encore : « Maintenant tu prendras toutes les décisions. » Depuis, j’ai pensé à ces mots chaque fois que j’ai dû faire un choix entre deux termes. J’ai pensé à toi un million de fois, à toi quand tu te moquais gentiment, et ça m’a fait rire. Maintenant, depuis que j’ai reçu le courriel, je reçois un coup en plein ventre quand je pense à toi. Maintenant que je sais que tu as une tumeur au cerveau. Je ne trouve plus ça drôle.

Je n’ai pas rencontré souvent de personne aussi gentille que toi. Aussi calme. Je me suis dit, un soir où on travaillait tard au bureau, avec deux autres collègues, qu’à être si gentil tu devais parfois bouillir en dedans. Et quand j’ai appris que tu étais à l’hôpital, je me suis demandé à quoi ça sert de passer sa vie à être gentil si le cancer frappe (et refrappe, dans ton cas) quand même. Si ça ne l’éloigne pas. C’est une terrible maladie. Une maladie qui fait me vraiment peur.

Et puis soudain, j’ai compris. Quand j’ai compté tous ces gens qui pensent à toi et qui, chacun à sa manière, prient pour que tu guérisses rapidement, j’ai compris. Quand j’ai senti toute la tristesse dans les mots d’autant de tes collègues, anciens collègues, amis, j’ai compris. J’ai compris à quoi ça sert d’être gentil.

Être gentil, ça sert à recevoir plein d’affection quand on traverse une grosse épreuve. Je ne sais pas si tu le sens, mais on est beaucoup à lutter avec toi dans nos cœurs. Ça ne peut pas faire autrement que t’aider à
« passer au travers ». Ça ne peut pas faire autrement, je le sens.

Guéris vite, s’il te plaît. Nous on ne bouge pas, on t’attend.

 

Une fleur et du chocolat

Joan, bienvenue parmi nous

Ça y est. Je suis installée dans mon nouveau bureau. J’y ai été accueillie comme une reine. Avec une fleur et du chocolat. Des sourires et des mots accueillants. Je me suis tout de suite sentie chez moi. Ça fait du bien.

Mon ancienne patronne, Me H.B. m’a envoyé un mot pour me féliciter. Quand je l’ai appelée pour la remercier, elle m’a dit qu’elle était vraiment contente pour moi. Elle a insisté sur le fait qu’elle le pensait « vraiment ». Avec la même chaleur dans la voix que du temps où nous étions collègues. Ça m’a fait du bien, ça aussi. On s’est promis un lunch bientôt. Dès qu’on a une minute.

Mon chum m’attend chaque soir avec son beau sourire et ses bras forts qui me rassurent quand je doute. Il a l’air de savoir à quel point ça me fait du bien, ce nouveau travail, malgré ma tristesse d’avoir laissé derrière des collègues que j’aime sincèrement. Et qui m’ont donné une jolie carte où ils ont écrit des mots qui m’ont beaucoup émue. Même les mots drôles m’ont émue. Est-ce que c’est moi qui m’attache facilement ou bien est-ce que je suis particulièrement chanceuse d’avoir souvent eu des collègues attachants? Je les aurais tous emmenés avec moi. Ils s’entendraient bien avec mes nouveaux collègues, si accueillants.

Je sais bien que mon nouveau travail emploi ne sera pas toujours facile. Je sais les nombreuses responsabilités et les longues heures qui m’attendent bientôt. Mais je me sens motivée et prête à relever le défi. C’est un bon début.

Ce nouveau bureau me plaît beaucoup.