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La belle-sœur

J’avais 16 ans, la première fois que je l’ai vue. Toute menue. Si jolie, avec ses fossettes dans les joues et ses mèches dans les cheveux. Nous étions de la même grandeur. Deux brunettes. On se demandait conseil pour les vêtements. Elle étudiait en coiffure et me coupait les cheveux. Je l’aimais parce qu’elle ne savait pas faire semblant. Elle ne me mentait jamais. Elle disait les choses comme elle les sentait, comme elle les vivait. Elle était toujours contente pour moi quand il m’arrivait quelque chose de beau. Elle m’écoutait quand j’étais triste. Je l’écoutais et je prenais sa défense quand sa belle-mère lui menait la vie dure.

Quand nous soupions chez mon père, c’est lui qui cuisinait. Les enfants jouaient. J’aidais à servir. Elle surveillait les enfants. Pendant le souper, elle savait convaincre Fistonne de manger, puis nous nous levions à peu près en même temps pour desservir la table. Elle rinçait la vaisselle, je la plaçais dans le lave-vaisselle et la déplaçais et la replaçais selon les instructions de papa. Elle et moi nous regardions en essayant de ne pas rire. Si papa avait bu et qu’il se fâchait contre une porte bloquée ou de l’eau renversée, elle blaguait pour détendre l’atmosphère. Je descendais chercher le gâteau au sous-sol. Elle faisait le café (ou c’était moi?). Nous servions les enfants. Papa chantait en faisant sauter les mousses sur ses genoux. Filleule et Fiston, qui s’entendaient comme larrons en foire, pouffaient de rire à table. Nous placotions sans fin. Fistonne se levait pour aller dormir sur le divan.

Un jour, son époux l’a quittée et je me suis retrouvée seule à servir et à desservir. Puis une dame est venue, pas longtemps. Une dame qui avait de bonnes intentions, mais ne savait pas où ranger les crudités, demandait où sont les linges à vaisselle, mélangeait le nom des trois filles, commentait la cuisine de papa. Une dame gentille, très gentille. Mais…

Mais… une belle-sœur ne se remplace pas après 30 ans. Voilà. On peut divorcer de son mari, mais pas de sa belle-sœur. C’est aussi simple que ça. Une belle-sœur, c’est un petit peu comme une sœur. On a plein de souvenirs en commun. Et quand je lui reparle au téléphone, parfois, pas souvent, c’est ma belle-sœur que je retrouve. Comme si le temps n’avait pas passé. Et ça me fait du bien. Vraiment.

 

Ma fête sans toi

- Ouin, ça a l’air que t’as fêté ta fête dans l’Sud, cette année?

- Ben oui. Avec Chéri et les enfants. Et Copine.

- Copine aussi?

- Oui. Elle fait partie de la famille, tu sais. Je suis contente que tu l’aies connue avant de mourir.

- Ben oui. C’t’une bonne tite fille.

- Tu dis ça parce qu’elle riait de tes blagues plates?

- Arrête donc. Pis, ça a tu ben été?

- Oui, j’ai eu toute une soirée. T’aurais dû voir ça.

- Conte-moi ça!

- Le matin on avait essayé de réserver un restaurant à la carte, mais il était trop tard alors nous sommes allés au buffet. Ce que je ne savais pas, c’est que, la veille, Chéri avait parlé à un des serveurs. Alors quand nous sommes arrivés, Roberto nous a tout de suite conduit à la plus belle table, au bord de la mer. C’était magique. Après le souper, tous les serveurs sont arrivés à notre table en chantant « Happy Birthday chica », avec un gâteau confectionné juste pour moi! Puis ils m’ont tous fait un câlin, et à un moment donné j’ai réalisé que chacun se remettait en ligne pour me donner une autre accolade et là j’ai été prise d’un fou rire incontrôlable. Eh! qu’on a ri ! Les serveurs apportaient toutes sortes de drinks, même Fistonne en a eu un, des drinks qu’on ne connaissait pas…

- Tu bois pas!

- Je le sais, c’est pour ça qu’on ne les connaissait pas. Il y en avait un que Roberto avait créé à l’époque où il était barman et pour lequel il avait gagné un prix. Un drink qui racontait l’histoire d’une fille qui voulait se marier et qui avait fini égorgée sur une roche, je ne sais plus…

- C’est joyeux, comme histoire…!

- En tous cas, ça a été une vraiment belle soirée. J’ai adoré.

- Les enfants ont pas pris un « coup », toujours? Arrange-toi pas pour qu’ils retiennent de moi, là!

- Bon non, voyons papa, il y avait très peu d’alcool dans les verres. T’inquiète pas. Et puis à un moment donné Roberto a servi à Chéri un mélange bleu avec un bâton lumineux. Tout le monde en voulait un pareil, aux autres tables, et Roberto a passé la soirée à expliquer qu’il n’avait plus de bâton lumineux, qu’il avait fait un spécial pour ma fête et c’était très drôle.

- Bon, j’ai manqué ça.

- Pas vraiment. J’ai pensé à toi toute la soirée. C’était la deuxième fois seulement, en 48 ans, que je fêtais mon anniversaire sans toi.

- Joe, commence moi pas ça, là.

- Ben non, papa, c’était correct. On a beaucoup ri.

- Il faut rire. Je veux pas que tu pleures pour moi.

T’es plus là pour m’en empêcher, papa. Mais je te jure que je ris plus souvent que je pleure, quand je pense à toi.

 

À cheval donné…

- Je te dis que je me suis embarquée dans quelque chose, là.

- Qu’est-ce qui se passe encore?

Tiens, mon papa descendu de son nuage pour placoter avec moi.

- Je travaille vraiment fort.

- Ouais, pis? Dis-moi pas que tu vas te plaindre de travailler?

- Ben là, c’est beaucoup.

- À cheval donné…

- On regarde pas la bride, j’le sais! Mais j’avais rien demandé, moi.

- Aie, commence pas. Tu te plaignais de pas aimer ta job, je t’en ai trouvée une autre, pis tu te plains encore.

- J’me plains pas, je constate.

- Ouais, moi aussi je constate. Je constate que t’es jamais contente.

- Ah! Ben… c’est pas vrai, ça. Je suis TRÈS contente de mon nouveau travail.

- De quoi tu t’plains, d’abord?

- J’aimerais ça avoir une petite journée de congé, des fois. Le dimanche, par exemple. Sept jours semaines, ces temps-ci…

- Ben c’est ça. Ça veut plus d’argent, mais ça veut pas travailler pour.

- Sais-tu, papa, retourne donc sur ton nuage.

- Ça demande mon aide, mais ça veut pas que je donne mon avis. Avoir su, je serais resté en haut, j’étais bien, moi! En bas, on gèle, il y a de la sluch, un vrai temps de fou. Dans mon temps…

- Oui, on le sait, dans ton temps, c’était pas mal mieux.

- Oui Madame. C’était l’hiver en hiver, pis l’été en été. On avait des méchants bancs de neige, ma tit’ fille!

- Tu m’as pas raconté qu’une fois vous étiez allés à la messe de minuit en souliers?

- Ben oui! Pis pendant la messe, ça s’était mis à tomber, on en avait eu toute une! Après la messe, l’grand-père avait envoyé Léo pis Gaston chercher la voiture pis atteler pour ramener les femmes! Annette, Georgette, Fernande, y étaient toutes en p’tits souliers dans la neige, imagine-toi donc! C’était beau de voir ça en sortant de l’église de Lorretteville! Ah! Ah! Ah!

- C’était pas mieux dans ton temps.

- Ben en tous cas, on avait plus de fun.

- Moi aussi, quand j’étais p’tite, y avait plus de neige, tu sauras. Je l’ai connu, ce temps-là.

- Ah! Ben oui. C’est vrai que t’es pu jeune jeune. Mais nous autres, chez l’grand-père, on n’avait rien que la radio, pas de télévision. Pis on t’avait un fun noir.

- Chez nous il y avait la télévision, mais c’est mon père qui décidait ce qu’on regardait!

- Ah! Ben… pauvre p’tite fille! J’décidais pas grand chose, j’tais jamais là.

- Ben non, t’étais pris quelque part dans un banc de neige!

- Aie t’en souviens-tu d’la grosse tempête de 71? J’étais parti le lundi matin pis j’étais pas rendu au bout de la rue! C’est Archambeault pis l’autre voisin qui étaient venus me déprendre!

- Oui, on avait fait un fort dans le rond-point. Ça c’était dangereux!

- Ouais, ben dans ce temps-là, on l’savait pas. Y a ben des affaires qu’on savait pas. C’tait pas comme aujourd’hui.

- Donc c’est mieux aujourd’hui.

- C’était peut-être ben pas mieux dans mon temps, mais se stressait moins avec des niaiseries.

- Ben oui. Pis personne se plaignait de son travail.

- On avait pas le temps. Pis j’te dis que pendant la crise, ceux qui travaillaient étaient ben contents!

- Tsé papa, je l’aime, mon nouveau travail. Vraiment. Je suis juste un peu fatiguée cette semaine.

- Plains-toi pas, ma p’tite fille.

- Okay, papa. T’as raison.

- Bon, ben je te laisse, on a une partie de cartes en haut. Pis je reçois à souper. Je reviendrai faire un tour. Embrasse les enfants.

Promis. Merci d’être passé dans ma vie et de m’avoir laissé tous ces souvenirs. J’entends encore ton rire dans ma tête, tu sais.

 

Petite soirée triste

Fistonne est partie chez son père en claquant la porte et m’a annoncé qu’elle passait la semaine là-bas parce qu’elle se sent agressive et a besoin de se changer les idées. Okay. Ça va peut-être lui faire du bien de s’éloigner un peu. Moi ça m’a donné une claque.

Elle trouve que ses parents sont, comment a-t-elle dit ça, donc, « fuckés », et que c’est de notre faute si elle n’a pas une bonne estime de soi. Okay. Une autre claque.

J’aurais envie de courir dans la neige avec mon chien Zed, mais j’ai trop de travail. Ça arrive parfois. Ce n’est pas si grave. « C’est ça qui paye nos belles affaires », dirait une de mes anciennes collègues. Okay.

C’est le temps des partys de Noël, on se couche tard et on est fatigués. Plus que d’habitude. Mais ça fait du bien de danser collés sur les vieux slows et de rentrer à la maison main dans la main comme deux jeunes tourtereaux. Le lendemain on a mal partout. Surtout si on s’est étendue de tout son long sur le sol après avoir marché dans la neige en chaussures pour ne pas s’embarrasser de bottes au vestiaire, déchirant la jolie jupe noire à bordure de dentelle qu’on a recousue à la hâte en pleurant de douleur de sentir son muscle déchiré qui commençait à peine à guérir. Okay.

- T’es sûr que mon mascara n’a pas coulé?

- Sûr.

Alors j’ai remis mes bottes.

- Vous avez mis vos « p’tites bottes »?

Tiens, mon père qui est redescendu de son nuage pour placoter dans ma tête. Je me demande d’où venait cette réplique qu’il disait si souvent en riant.

- Papa?

- Quoi?

- Désolée pour avoir eu l’air bête quand j’étais ado?

- J’ me rappelle pas de ça, moi. À mon âge, tsé…

- T’as plus d’âge.

- T’as ben raison. J’m’en rappelle pu pareil.

Tant mieux. Ça veut dire que moi aussi, avec le temps, je me consolerai.