Archive du septembre 7th, 2010

La réunion des Durand

En 1972, au décès de ma grand-mère Yvette, seulement trois des neuf enfants Durand étaient mariés et nous étions seulement quatre petits-enfants. En fait, nous n’étions pas vraiment les petits-enfants d’Yvette, puisque nous descendions des deux enfants aînés que mon grand-père avait eus avec sa première femme, décédée en accouchant. Mais à cette époque je ne le savais pas et je sentais que ma grand-mère Yvette nous aimait très fort tous les quatre. Après son départ, rien n’a plus été pareil. Nous étions devenus sages. D’autres mariages ont été célébrés, d’autres petits-enfants se sont ajoutés, et moi je grandissais et j’assistais un peu moins aux réunions de famille.

Au printemps 1984, je terminais ma première année d’université, quand Fernande, la sœur de mon grand-père, m’a appelée pour m’annoncer son décès. Après les funérailles, je ne suis plus retournée à la maison de mes grands-parents et je n’ai pas vu naître ni grandir les cousins et cousines qui se sont ajoutés à notre famille. Noël et Pâques se passaient dorénavant chez mes parents et je ne me demandais pas ce qu’était devenu le reste de la famille Durand.

À l’été 2009, mon père a parlé d’organiser une réunion de famille pour revoir ses frères et sœurs et leurs enfants, mais c’était déjà compliqué de faire coïncider les congés entre mon frère et moi et il a décidé de remettre ça à l’été suivant. On ne savait pas que, pour lui, il n’y aurait pas d’autre été.

À ses funérailles, un de ses cousins m’a parlé de cette réunion de famille qu’on devait organiser et promis de le faire l’été suivant. J’ai accepté d’y être, mais j’avais le cœur en mille miettes et du mal à garder ma tête en un seul morceau et je n’y ai plus repensé.

Au printemps, le même cousin laisse un message sur mon répondeur. Imaginant le pire, je l’appelle sans tarder.

- Allô?

- Allô, c’est Joan. Qu’est-ce qui se passe? Qui est mort?

- Personne n’est mort.

- Ça fait 46 ans qu’on se connaît et on ne s’est jamais appelés, alors il se passe sûrement quelque chose de grave.

Il a un beau rire fort qui me rappelle celui de mon père :

- Non, je veux t’inviter à la réunion des Durand que j’organise. Je t’en avais parlé aux funérailles, tu te souviens?

J’avais complètement oublié… Je me sentais souvent seule, sans mon père, et j’étais contente de réaliser que j’avais encore une famille quelque part et que j’allais revoir tout le monde et peut-être faire la connaissance de nouveaux Durand. Nouveaux pour moi, en tous cas.

Le jour « J » arrive. Je n’ai pratiquement pas dormi, je suis énervée, j’ai hâte, je veux partir tôt pour pique-niquer le midi et souper là le soir, quitte à dormir à l’hôtel si ça finit trop tard. J’essaie de sortir le chien pour qu’il fasse ses besoins, mais il s’assoit sur le gazon et me regarde, l’air de dire « je ne suis pas fou, plus vite je ferai mes besoins, plus vite j’irai dans ma cage alors je crois que je vais me retenir un peu ».

- Allez Zed, pipi! Pipi!

Rien. Entretemps, mon fils (en visite, puisqu’il habite maintenant Jonquière où il étudie) me demande de jeter un coup d’œil à la laveuse qui fait, dit-il, un drôle de bruit. Puis c’est le forfait de son cellulaire qu’il n’arrive pas à changer. Ça fait une semaine que je ne l’ai pas vu, il m’a manqué et je n’ai pas le cœur de le planter là sans rien faire. J’essaie de l’aider. Finalement, je suis trop en retard et je décide de le laisser se débrouiller.

Il est 10 h 30. Je prévois être au chalet vers 13 h. En passant près de Québec, en direction du chalet, j’ai un moment d’inattention et je bifurque accidentellement sur la voie qui entre à Québec. Pas de panique, je reconnais quelques noms de rue et je finis par retrouver l’autoroute. J’arrive au chalet vers 14 h. Devant moi, un grand lac, plein de chalets et deux chaloupes. Yé. J’ai faim et je commence à manger (adieu pique-nique) en signalant le numéro de cellulaire de mon cousin qui envoie quelqu’un me chercher, puisque je n’ai jamais ramé. D’ailleurs je suis bien la seule qui ne sache pas ramer. Tous les autres traversent le lac tout seuls. Enfin… Je finis par arriver au chalet.

Ils sont tous là, ou presque. Mes oncles. Mes tantes. Ils m’appellent « ma belle Joan » comme quand j’avais 8 ans et qu’ils voulaient que j’aille chercher quelque chose à boire dans le frigo de ma grand-mère. À leurs yeux, j’ai encore 8 ans. Et aux miens, ils en ont encore 20, même si certains d’entre eux sont devenus grands-parents. Je veux tout voir, tout savoir, parler à tout le monde. Mon oncle F., le filleul de mon père, me fait un arbre généalogique pour que je démêle les familles. Tout le monde rit. On se rappelle des souvenirs du temps de mes grands-parents, on parle des Noëls, de la maison, c’est magique. Tout le monde a l’air heureux. Les petits, qui ont grandi, sont là avec leur conjoint ou conjointe et, certains, avec leurs enfants. Je n’en reviens tout simplement pas. Les sourires sont si beaux. Plusieurs ont des yeux de Durand. Je me sens si bien que je voudrais ne jamais repartir. Je réalise que, dans ma hâte venir au chalet, j’ai laissé à la maison mon « kit de la parfaite diabétique » dont j’aurai besoin le soir et que je devrai rentrer chez moi bientôt. À la clarté, en plus, parce ma myopie m’empêche de voir suffisamment le soir pour conduire. Que voulez-vous, tout le monde vieillit, et moi aussi, c’est la seule justice. Je ne veux pas rater une seule minute, je placote, et je passe tout droit au service de la première tablée. Mais il est déjà l’heure de partir, je ne pourrai pas profiter du service de la deuxième tablée. Un cousin m’attend déjà dans la chaloupe pour me ramener à ma voiture, de l’autre côté du lac. Je donne des bisous et des câlins (JE NE VEUX PAS PARTIR!!!), la blonde de mon cousin me fait un petit doggie bag pour la route. Je pars à la course, je promets de téléphoner et d’écrire et je propose que l’an prochain on le refasse chez moi.

Je suis fatiguée morte, j’ai le goût de chanter, mon cœur est joyeux. Quelle belle journée! Mon père avait raison : y a rien comme la famille!