Archives pour septembre, 2009

Le dernier tour de vélo

Il s’appelait Simon. En classe de Français secondaire 3, Fiston et lui faisaient ensemble leurs travaux d’équipe. Et les samedis matins d’hiver, je les regardais partir avec d’autres jeunes de leur âge, dans un gros autobus, vers les pentes de ski et de planche à neige du Québec.

Un jour de printemps, Fiston s’est retrouvé tout seul pour les travaux de Français, avec dans le coeur le projet de visiter Simon à l’hôpital quand il serait remis de son accident de vélo. Simon avait été frappé par une voiture à l’intersection d’une rue trop passante.

Le soir de la fête des mères, Fiston m’a annoncé :

- Simon est mort.

J’ai vu des larmes sur ses joues. J’ai eu envie de hurler. La Terre a cessé de tourner. Je l’ai consolé de mon mieux, comme on console un tout petit enfant. Il avait mal partout. Il disait que c’était injuste. Toute la nuit, j’ai entendu ses sanglots étouffés.

Le lendemain, Fiston est allé à l’école. Il y tenait. À l’heure du cours de Français, il m’a téléphoné pour me demander s’il pouvait rentrer à la maison.

- D’accord. Mais pas tout seul.

Quand je suis rentrée du travail, j’ai vu Fiston et quelques amis, appuyés les uns contre les autres devant la télé. Comme des enfants malheureux. Une amie serrait contre elle Coca Cola, l’ours en peluche blanc que j’avais acheté à Fiston quand il avait cinq ans et dont j’avais jusqu’alors oublié l’existence.

Il y a eu les funérailles. L’été. L’automne et une nouvelle école pour Fiston. Puis l’hiver.

Un vendredi soir, tandis que je les reconduisais au centre de ski, Fiston a demandé à son meilleur ami :

- Y était comment, donc, le manteau de Simon?

- Vert. Avec des carreaux, me semble.

- T’en rappelles-tu la fois (…)

Je conduisais en silence. Je sentais l’émotion dans leur voix d’ado.

Avec l’hiver est revenu le gros autobus du samedi. Et l’absence de Simon, qu’on sentait partout.

Puis la date anniversaire du décès de Simon. Nous traversions en voiture l’intersection trop passante, quand Fiston a dit :

- Ça fait un an que Simon est mort. C’est pour ça qu’ils ont mis des fleurs sur le lampadaire.

La semaine dernière, je suis repassée par là. Sur le lampadaire, les fleurs avaient été remplacées par une croix de bois qui portait l’inscription : « Salut Simon ».

Copine et Fiston étaient assis sur le siège arrière de la voiture. J’ai écouté sans dire un mot Fiston raconter à Copine son ami Simon, mort à 14 ans, mais toujours vivant dans son coeur.

Simon, je ne sais pas si cette croix au coin de la rue passante traversera les années, mais je sais que tes amis n’oublieront jamais ton dernier tour de vélo. J’espère que tu as trouvé, dans ton paradis, des vélos, des skis, des planches à neige, des i-pods et des amis qui t’aiment autant que ceux que tu as laissés derrière toi.

 

Suite de Les Enfants de mon chum – récit fictif

Suite de Les Enfants de mon chum – Récit fictif
Toute ressemblance avec des personnes réelles est une pure coïncidence.

Après le cinéma, nous rentrâmes à la maison. Microbe s’était endormi dans la voiture et j’eus un peu de mal à le réveiller.

- Je veux voir ma maman, dit-il en baillant.

Moi aussi je voulais voir sa maman, lui rendre ses rejetons et oublier ce cauchemar au plus vite.

La porte du condo s’ouvrit avant que j’aie eu le temps de sortir ma clé. Chipie se tenait dans le cadre de porte, visiblement tendue.

- Où étiez-vous passés, hurla-t-elle en serrant son petit frère contre elle.

- Je m’en occupe, dit Gérald en faisant signe à sa fille de se taire. Puis, se tournant vers moi il ajouta :

- On s’inquiétait…

- J’ai laissé un message sur ton répondeur, dis-je en déposant mon sac à mains. Vous m’aviez laissée toute seule avec le petit et moi je devais travailler.

- Ma fille est sortie quelques minutes, et à son retour tu avais disparu avec Microbe!

- Quinze minutes à peine, ajouta Chipie.

- Quinze minutes? Alors je suis la femme bionique, répliquai-je, parce qu’en 15 minutes, j’ai eu le temps de prendre une douche, de m’habiller, de me maquiller, de me coiffer, d’annuler mon brunch, de chercher mes clefs de voiture et de replanifier ma journée!

- Tes clefs de voiture, s’indigna Chipie! Alors tu as pris Microbe dans ta voiture SANS SIÈGE D’AUTO???

Ouache, c’est vrai, le siège d’auto. Je n’ai pas d’enfants, moi, je ne pense pas à ces choses-là. Et puis on s’éloignait du sujet.

- Oui, Mademoiselle, je suis partie sans siège d’auto parce que je me suis trouvée à être la seule adulte responsable dans cette maison avec un jeune enfant laissé à lui-même…

- Ça va, ça va, m’interrompit Gérald. Écoutez, les filles, tout ça n’est qu’un tout petit malentendu.

Il me fallut tout mon petit change pour ne pas perdre mon calme.

- Non, non, moi je n’écoute pas, Gérald, toi tu m’écoutes. J’ai passé une des pires journées de ma vie à cause de votre manque d’organisation. Je ne veux plus JAMAIS avoir à m’occuper d’un enfant laissé sans surveillance. PLUS JAMAIS. Organise-toi et occupe-toi de tes enfants.

Chipie voulut répondre, mais Gérald lui fit les gros yeux.

- Je n’ai pas fini, dis-je. À partir de maintenant, si les filles s’absentent, TU es responsable de Microbe. Et TU réponds au cellulaire chaque fois que tu reconnais MON numéro.

Microbe leva les yeux vers moi et demanda tristement :

- Tu veux plus me voir parce que j’ai fait des bêtises…?

Pauvre petit… Je voulus le prendre pour le cajoler mais Chipie l’emmena en le rassurant :

- Mais non, mais non, toi tu es adorable, elle est fâchée contre son vieux. Allez viens, on va prendre ton bain.

J’éclatai en sanglots et Gérald me prit dans ses bras.

- J’aurais peut-être dû être plus clair avec les filles, j’imagine, j’étais loin de m’imaginer… elles m’ont tellement manqué, tu comprends…

Je me considérais la victime dans toute cette affaire, et pourtant je me sentais tellement coupable d’avoir exprimé ce que je ressentais devant ce tout petit bonhomme qui, après tout, n’avait rien fait de plus que ce que font les enfants. Je n’avais pas voulu faire de peine à Microbe. Ni à Gérald, mon adorable chum qui était si content de retrouver ses filles qu’il en avait oublié de les encadrer avec un minimum de fermeté.
Mais la Chipie, je lui en voulais. J’avais beau me dire que de nous deux, c’était moi l’adulte, je n’arrivais pas à la juger objectivement et j’avais l’impression qu’elle l’avait fait exprès de… de… de… de gâcher ma journée. Pas gâcher, quand même, mais… compliquer? Oui, c’est ça, compliquer ma journée.

(la suite lundi prochain)

 

La mère poule disparaît

Pourquoi est-ce que, dès que quelqu’un accomplit une tâche dans cette maison, il se sent obligé de m’en informer?

Non mais c’est vrai!

- J’ai ramassé mon chandail!

- J’ai rangé mes souliers!

- J’ai ouvert la porte aux chats!

- J’ai nettoyé la table!

- J’ai vidé le lave-vaisselle!

Si je devais les informer chaque fois que je ramasse un sac d’école ou que je vide le lave-vaisselle, j’en perdrais la voix! Je passerais mon temps à parler :

- J’ai préparé le souper et, pendant que ça cuisait, j’ai plié des bas en répondant au téléphone, ramassé tes crayons en passant et éteint la lumière de ta chambre!

Je parlerais sans arrêt. Ça ne changerait pas grand-chose, remarquez, puisque personne n’écoute quand je parle. Je suis un meuble, ici. Aussi bien me taire.

Des fois, je me plains :

- Personne ne m’écoute. Personne ne m’aime. Je pourrais me faire kidnapper, personne ne s’en apercevrais! C’est pas grave, je suis habituée. C’est pas comme si c’était nouveau pour moi!

- Peux-tu faire le souper avant de te faire kidnapper, répondra Fistonne si elle n’a pas les écouteurs aux oreilles.

- Ben non, ben non, maman, il y a sûrement quelqu’un qui t’aime, répliquera Fiston si, par hasard, il n’est pas enfermé dans sa chambre.

- Qu’est-ce qui se passe, chérie, risquera Chéri entre deux annonces de télé.

La preuve que j’ai raison de me plaindre : hier soir, je suis disparue et personne ne s’en est rendu compte.

Donc, je sors ranger des pinceaux dans le garage, après avoir dit à Fistonne que je répondrais dans deux minutes à ses questions d’algèbre. J’entre dans le garage et referme la porte derrière moi pour empêcher les chats de me suivre. Je dépose les pinceaux sur l’établi. J’active le système d’alarme. Je tourne la poignée de la porte. Rien. La porte est bloquée. Je pousse, je tire, rien n’y fait. Je suis embarrée. Je cogne dans la porte, je crie (je hurle!), je fais clignoter les lumières. Rien. Cinq minutes passent. Je recommence mon chahut. Rien. Dix minutes. Quelqu’un va bien finir par s’inquiéter, non? Non. Quinze minutes. J’ai enfin quinze minutes à moi dans une journée, et je les passe dans le garage. Ça ne se peut pas. Quelqu’un va finir par avoir faim. Ben non. Je décide de provoquer une alarme en activant le système pendant que je suis à l’intérieur. Tout en continuant à cogner à la porte et à la fenêtre. Finalement, la porte s’ouvre :

- Qu’est-ce que tu fais là?

Chéri me regarde, héberlué, et ajoute :

- J’ai vu de la lumière dans le garage et je suis venu la fermer.

Heureusement qu’on a l’électricité dans le garage, sinon j’aurais sûrement passé la nuit là!!!!

Bon, j’avoue que j’ai un peu exagéré, là, mais comme m’a dit un jour mon voisin journaliste (en parlant de moi, pas de lui) : « You have to make a story! »

 

En vacances avec Fistonne – L’infirmière

Premier matin à Cuba. Réunion d’information dans le lobby de l’hôtel pendant que Fistonne dort encore. Je remplis une carte d’information en attendant le représentant de l’agence de voyage. Je demande à une voyageuse croisée à bord de l’avion :

- Vous souvenez-vous du numéro de vol?

- 604, je crois. Tu peux me tutoyer. Je me souviens de toi. Tu étais avec une jolie jeune fille châtaine.

- Dommage qu’elle ne t’entende pas! Elle ne se trouve pas très jolie!

- C’est donc plate, l’adolescence. Je commence à peine à m’assumer.

Elle doit avoir dans les 35 ans. Un look de mannequin. Elle reprend :

- J’étais complexée parce que j’étais trop grande, trop maigre et que je n’ai pas de seins.

Tiens, je n’avais même pas remarqué.

- Je suis infirmière en salle d’opération. Une fois, on a fait une réduction mammaire. J’arrêtais pas de pleurer tellement je trouvais ça injuste.

- Moi je partagerais avec toi n’importe quand!

Elle rit. Je continue :

- Je te le dis. J’ai toujours trouvé que j’avais pas de taille, aussi.

Elle a l’air étonnée. J’ajoute :

- Mais là, à 40 ans…

Menteuse. T’en as 45.

- … je commence à m’assumer.

« Commencer » est un bien grand mot.

Elle acquiesce :

- Oui, je pense qu’avoir 40 ans, ça doit être reposant. À 40 ans, on s’accepte comme on est.

- Oui.

Menteuse. Dis-lui donc qu’à 40 ans, tout ce qu’on assume, c’est le fait qu’on ne s’assume pas.