Le dernier tour de vélo
Publié dans Chroniques - La Mère poule et ses poids plumes à 09/17/2009 12:01 par Joan DurandIl s’appelait Simon. En classe de Français secondaire 3, Fiston et lui faisaient ensemble leurs travaux d’équipe. Et les samedis matins d’hiver, je les regardais partir avec d’autres jeunes de leur âge, dans un gros autobus, vers les pentes de ski et de planche à neige du Québec.
Un jour de printemps, Fiston s’est retrouvé tout seul pour les travaux de Français, avec dans le coeur le projet de visiter Simon à l’hôpital quand il serait remis de son accident de vélo. Simon avait été frappé par une voiture à l’intersection d’une rue trop passante.
Le soir de la fête des mères, Fiston m’a annoncé :
- Simon est mort.
J’ai vu des larmes sur ses joues. J’ai eu envie de hurler. La Terre a cessé de tourner. Je l’ai consolé de mon mieux, comme on console un tout petit enfant. Il avait mal partout. Il disait que c’était injuste. Toute la nuit, j’ai entendu ses sanglots étouffés.
Le lendemain, Fiston est allé à l’école. Il y tenait. À l’heure du cours de Français, il m’a téléphoné pour me demander s’il pouvait rentrer à la maison.
- D’accord. Mais pas tout seul.
Quand je suis rentrée du travail, j’ai vu Fiston et quelques amis, appuyés les uns contre les autres devant la télé. Comme des enfants malheureux. Une amie serrait contre elle Coca Cola, l’ours en peluche blanc que j’avais acheté à Fiston quand il avait cinq ans et dont j’avais jusqu’alors oublié l’existence.
Il y a eu les funérailles. L’été. L’automne et une nouvelle école pour Fiston. Puis l’hiver.
Un vendredi soir, tandis que je les reconduisais au centre de ski, Fiston a demandé à son meilleur ami :
- Y était comment, donc, le manteau de Simon?
- Vert. Avec des carreaux, me semble.
- T’en rappelles-tu la fois (…)
Je conduisais en silence. Je sentais l’émotion dans leur voix d’ado.
Avec l’hiver est revenu le gros autobus du samedi. Et l’absence de Simon, qu’on sentait partout.
Puis la date anniversaire du décès de Simon. Nous traversions en voiture l’intersection trop passante, quand Fiston a dit :
- Ça fait un an que Simon est mort. C’est pour ça qu’ils ont mis des fleurs sur le lampadaire.
La semaine dernière, je suis repassée par là. Sur le lampadaire, les fleurs avaient été remplacées par une croix de bois qui portait l’inscription : « Salut Simon ».
Copine et Fiston étaient assis sur le siège arrière de la voiture. J’ai écouté sans dire un mot Fiston raconter à Copine son ami Simon, mort à 14 ans, mais toujours vivant dans son coeur.
Simon, je ne sais pas si cette croix au coin de la rue passante traversera les années, mais je sais que tes amis n’oublieront jamais ton dernier tour de vélo. J’espère que tu as trouvé, dans ton paradis, des vélos, des skis, des planches à neige, des i-pods et des amis qui t’aiment autant que ceux que tu as laissés derrière toi.